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Louis Verret
louisverret@live.fr

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Le balcon qui ouvre sur le monde la petite pièce dans
laquelle j'ai écrit ce livre, est baigné de soleil en été. J'y
ai fabriqué un arbre de branches trouvées par terre ou
empruntées à mon érable japonais. Il encadre
aujourd'hui – il ne cesse de grandir – la moitié droite de
la porte-fenêtre. Je m'imagine déjà faire poursuivre la
ramure en demi-arche, à gauche, au dessus du vide. Les
bouts de bois sont attachés entre eux par du fil de fer
plastifié. Le passiflore m'en remercie, il y grimpe et tout
ivre de soleil, m'offre plein de fleurs.
Ce livre est pour vos yeux.

I. La fleur s'épanouit
II. Le bulbe germe et la fleur pousse par le soleil qu'elle a adopté
III. Tout ce qui fait le bulbe se concentre dans le bulbe
IV. La fleur fane par trop de soleil ou parce qu'elle a vécu sa vie

LE SANATORIUM

Il y eut une explosion froide, de l'illumination brève de la
montagne. Il se brûle encore les yeux à les garder ouverts
trop longtemps.
Il voit le ciel gris sans comprendre ce qu'il fait là, alité en
plein air sur un matelas fin, une lourde couverture autour du
corps. D'autres sont allongés comme lui sur la terrasse, la
plupart somnolent, les mèches molles de leurs cheveux
soulevées par le vent.
Il replonge dans le rêve d'où il vient, un drôle de séjour en
institut, et en sourit. Le rêve persiste et ne se déforme pas
malgré les sens qui s'activent, malgré la lumière brûlante de
l'altitude, puis avec un goût étrange d'habitude, une panique
lente lui coule jusqu'au long des jambes, gorge sa poitrine et
le crispe : et si il était un souvenir, ce rêve que j'imagine ?
Un bruit de pas derrière sonne comme des sabots sur les
planches, d'un « chtok » étouffé : du bois séparé du bois par
un tapis. Un visage se présente, qu'il ne reconnaît pas,
le contour déjà tendre des yeux semble s'adoucir encore :
Calmez-vous, ce n'est qu'un nuage qui passe devant votre
soleil. C'est à nouveau le même cauchemar.
*
La scène se répète à l'identique, et tous les jours depuis
plusieurs mois en remontant jusqu'à l'été : l'ombre d'un
nuage glisse par dessus les paupières et perturbe le sommeil
tranquille ; d'un bond il propulse le buste hors des
couvertures et les mains cramponnées à l'armature de fer du
lit, les épaules rabattues jusqu'au dessus des genoux, il coince
les muscles, se braque immobile et, insensible au froid,
défie du regard la forêt qui grimpe en face comme une vague
d'épines. Le calme ne lui revient, ne le ramollit suffisamment
pour le vautrer dans sa couche, que lorsque le soleil reparaît.
*
Sa mémoire, timide, ne reprenait pas place au réveil comme
le soleil pouvait se tirer des nuages ; elle restait muette, tapie
dans un recoin et lui-même n'avait pas idée de son existence,
que quelque chose lui manquait. Au delà de ses journées
répétitives juste ponctuées d'imprévisibles pics de lumière,
il n'avait d'autre vie que dans le rêve tournant au cauchemar,
à l'ombre, dans son voyage au coeur de l'île.
*
La montagne au pied de laquelle désormais il se trouve et
qui monte haut devant, il est certain l'avoir déjà vaincue ;
il ne saurait dire, par contre, ce qui l'en a fait descendre.
*
Un berger lui vint en aide, quittant sa pâture pour le
relever, comme il gisait inconscient au milieu d'une plaine
d'altitude, le corps badigeonné de terre et de brins d'herbe,
là depuis quelques heures ou peut-être des semaines ; c'est ce
berger, accompagné de son bouc et de ses chèvres, qui le
livra, lourde bête, au sanatorium.
On avait pris soin de lui comme d'un nouveau tuberculeux
et la patience et la tendresse des médecins, l'espoir qu'il
représentait pour eux, avait semblé lui rendre le teint rosé
de ses joues ; et protégé de l'infection par quelques anticorps,
il officiait en bulle de silence, en îlot tranquille, parmi la
mer gémissante des malades de la maison.
Il était, à peu de chose près, un jouet nouveau qui venait
vaincre la monotonie des traitements habituels ; il aidait à
garder le sourire face aux trépas programmés.
Il garda cependant, un long moment encore, sa bouche
totalement close ; il restait muet et détaché du monde,
naviguait mou depuis ses yeux dans la largeur des paysages,
ne découvrait les intérieurs que par les extraits que lui
imposait sa chaise roulante.
Le corps médical déchanta rapide de son arrivée : si le
cadre était effectivement plus agréable à officier, calme et
sans plainte, sans glaviots de sang ou sans peau brulante,
il perturbait tout un système de science : il pénalisait les
docteurs de son mutisme irrémédiable, les obligeait à
l'improvisation et ils oeuvraient à tâtons, comme quelques
chimistes chercheurs d'or forcés de subir, impuissants,
la routine des crises, des aléas du courant du ruisseau.
Au diagnostic inconnu, ils ne pouvaient que répondre
d'efforts génériques et peu risqués, limités malgré l'envie à
des cocktails de sirops et de vitamines, à des encouragements
amis, à des tapes lâches et attendries sur la tête.
L'espoir, à nouveau, retrouvait la grandeur de son nom.
Tous attendaient, sans l'avouer au confrère, que quelque part
la magie se déclare, que quelque part quelque chose se
débloque et qu'elle s'opère la guérison gentille.
L'espoir, aujourd'hui admis à l'hôpital, donne aux rêves des
couleurs charmantes : le Roi-Soleil, comme on le surnomme
ici, regagnerait un jour la ville et la vie.
*
Peu lui importe la volonté des saisons.
Malgré la fraicheur qui vide les lits des terrasses, comme
les pigeons ont chassé les merles des garde-corps, que les
nuages s'imposent tous les jours un peu plus entre le soleil et
lui, qu'ils bloquent l'unique porte de sortie du cauchemar,
il persiste et passe ses journées allongé dans le froid.
Ses cauchemars, il s'en rassure et s'en convainc, ne sont pas
des représentants de son histoire ; de l'automne, peu lui
importe la pluie.
*
Il ne dort pas encore et tremble de froid. Son regard se perd
entre les aplats troubles de ses paupières et le paysage strié
par les croisées des cils. Un flocon de neige – qui l'aurait
attendu si tôt ? - se pose sur son nez. Il fond en goutte et
rigole le long de sa narine, s'arrête à la commissure des
lèvres. Il tire la langue et goutte le goût d'une eau nouvelle.
*
Notre ami parle maintenant, sa langue s'est déliée.
Le froid l'atteint, aussi, et à sa demande on ne lui autorise
plus l'accès aux lits dehors. Il prend part, petit à petit, à la
vie active du centre et voilà à sa charge l'élaboration d'un
jardin de plantes, qui verra son chantier ouvrir au
printemps. Pour l'heure, il s'agit de sélectionner les fleurs qui
feront partie de la composition : sur un plan de travail en
bois, il étale les bulbes et leurs illustrations, peintes à la
main sur du carton, recouvertes d'une fine pellicule de
plastique. Bientôt, il voit sa table comme son jardin, ne se le
projette pas plus grand qu'elle, ressent les bulbes en fleur et
savoure les odeurs fines qui émanent de leurs images sur
le papier.
*
Une crise, bien sûr, à nouveau, lui impose le lit.
*
Il retrouve la vie dans une chambre noire. Il est la nuit
mais il ne le sait pas, dans la clinique tout le monde dort.
Son estomac à vif, d'une diète de trois jours, crampe et le
brûle : pour la première fois le Roi s'extirpe seul du songe.
Les yeux ouverts à peine s'acclimatent à l'obscurité ; à côté
du lit, dessiné par le liseré de lumière sous la porte,
il reconnaît la silhouette du médecin ami qui le réceptionnait
autrefois au sortir de ses cauchemars des terrasses ; et il
l'accueille cette nuit à nouveau, lui tend une cuillère de miel.
Le doux nectar, le fruit de la vie des abeilles, calme d'abord
les douleurs de son ventre ; après quelques bouchées – on
l'aurait presque vu grossir – c'est avec une vigueur certaine
qu'il s'adresse au médecin :
Je sors à l'instant d'un vagin aux lèvres énormes et aux
cotés duquel se trouvaient d'autres vagins aux lèvres toutes
aussi énormes, j'étais comme ces abeilles qui s'exfiltrent des
massifs ; et là, dans l'air, je vois mon père mourir, ou plutôt
j'attends ou j'espère le voir mourir ; et puis, autour de moi,
le monde s'enrichit et se farde de couleurs infinies, de
combinaisons improbables. Je suis, pourtant, de plus en plus
seul, autour de moi il n'y a personne. Et dans ce monde
résolument vide, les couleurs n'ont plus de réalités sur
lesquelles se tenir, elles n'ont plus de support auquel se
rattacher : c'est un immense délire où tout se confond et où
tout flotte, où le rêve, le souvenir et l'actualité se mélangent
sans répondre d'une loi ; et cette loi, il me paraît devoir
l'écrire, et grimpant une montagne je m'isole encore : je crois
ne pas avoir parlé depuis dix ans.
Est-il courant docteur, de vivre ce genre de rêve ?
- Depuis votre arrivée chez nous, je ne suis plus tout à fait
sûr de ce que je sais,
répond l'homme à la cuillère ; et il lui en tend une
nouvelle, regarde sa montre :
Habillez-vous, j'ai quelque chose à vous montrer.
Et le docteur sort ; on ne l'entend pas s'éloigner dans le
couloir. Comme le Roi-Soleil espère qu'on l'attend devant !
*
Il s'étonne du traitement qu'on lui accorde, de sa constante
révolution, ne comprend plus son rôle véritable, ni celui des
médecins : entre leur délicatesse envers ses crises et leur
refus de lui accorder le statut complet de malade, elles sont
remises en question la valeur de leur rapport et la sincérité
de cette invitation. Faut-il la croire amie ? Il se chausse
mollement et en oublie de nouer ses lacets. Il passe la porte,
le docteur lui souligne son ridicule :
Arrangez-vous, on dirait un enfant.
*
L'architecture du sanatorium, de façades de béton en
passerelles de bois, suit la fuite de la montagne vers le sol ;
la ligne générale plonge dans une forêt, en bas ; une forêt
haute de pins et de sapins.
Les étages en rizières défilent en silence, se succèdent de
courts paliers ; intercalées entre les chambres on suppose les
terrasses, fermées pour l'hiver et pour la nuit ; à la lueur
d'une bougie, on descend.
Finalement une porte de bois, peinte de scènes en
miniature et éclairée par des ampoules nues. Le Roi la
reconnaît : c'est par cette porte qu'il est entré, qu'il
découvrait le sanatorium et les soins calmes ; elle lui avait
autorisé la fraicheur au coeur de l'été. De l'autre côté,
les troncs immenses.
Cela est-il possible ? Dehors il fait plus sombre encore que
lorsqu'il quittait sa chambre ; le soleil devrait être levé,
pourtant.
Ensemble, main dans la main, ils passent la porte et
avancent dans l'obscurité ; le sol est mou d'abord puis on
s'arrête ; il y a un bourdonnement bref, de l'électricité qui
charge les bulbes de verre fixés aux troncs, et on les voit se
démultiplier ces bulbes, distillant des halos pâles et bleus à
perte de vue dans la forêt ; les arcades lentement se révèlent ;
pour cela il faut lever la tête.
Le Roi s'y intéresse alors, comme vous qui me lisez. Si les
oiseaux chantent et bien que leurs chants semblent étouffés,
pense-t-il, ils ne peuvent jouer sans soleil ; où donc s'est-il
caché ? Les yeux cherchent étoiles ou éclats de lune au
travers de la voûte : elle ne laisse rien transpirer.
Le docteur prévient l'angoisse et lui lâche la main.
Si tu ne vois pas le ciel se teindre de rose, que ni lune ni
étoiles ne se présentent dans l'air clair de la montagne, c'est
que tu es sous le sol. La canopée de cette forêt de pins est si
dense, son feuillage si compact, que lorsqu'il tombe rapide
d'importante quantité de neige, comme il arrive ici en hiver,
elle s'entasse sur les épines et les recouvre totalement.
Le branchage solide maintient le bloc et donne l'illusion
d'une mer blanche de nuages depuis les terrasses.
Au sol véritable, à notre niveau, la forêt se métamorphose en
caverne.
Imaginez-vous la plus grandiose des cathédrales, imaginez
la à votre entière disposition : partout autour de vous,
et vides comme des déserts, les nefs débouchent sur les
autels, et des nefs et des autels à nouveau, et des chapelles et
un choeur et les suites se répètent sans qu'il soit possible de
les compter. Les lignes et les parallèles se mélangent ;
on oublie dans ce bâtiment les principes d'architecture.
Les piliers aussi montent trop vite et trop haut, et les
croyances se perdent ou se mélangent : la terre est couverte
d'un épais tapis d'herbe et de feuilles et au-dessus
triomphent, suspendues, de gigantesques coupoles ;
les branchages de mi-hauteur, car nous parlons ici d'une forêt
d'arbres, soutiennent des chaires éparpillées sur lesquelles
quelques oiseaux dorment. Les lumières bleues délivrent
leurs cantates qui ricochent et jouent d'échos sur les troncs,
sur les pans de leurs écorces irrégulières, elles s'amusent en
mosaïques et se répandent dans le lointain, jusqu'à ce que
l'oeil ne puisse plus voir.
Le Roi regarde la voute puis le sol :
C'est en posant le pied en enfer que Satan vous accueille.
Le médecin sourit :
Nous sommes d'accord. Vous allez mieux.
*
Le Roi s'attèle, tout silencieux, à l'élaboration de son jardin
sur le plan de travail en bois ; l'atmosphère est calme dans la
chambre, toute rose du jeune matin ; les rideaux ne sont pas
tirés et dehors il ne neige plus. La porte s'ouvre alors qu'il
manie les bulbes, et le docteur ami guide une jeune femme à
l'intérieur de la pièce :
Je vous présente Olympe-les-yeux-éteints.
- Quel beau jardin,
dans un chuchotement.
Il n'existe rien de plus délicat, que le parfum des fleurs
encore dans leurs bulbes.
Et la jeune femme cherche la porte à tâtons parce qu'elle est
aveugle, disparaît dans le couloir ; une plume qui flotte sur le
ruisseau, qui passe le pont et qui n'est plus là.
*
Quelques jours plus tard, alors que le Roi se trouve satisfait
de son travail, qu'il considère la composition pertinente et
s'imagine le droit de se reposer, la porte s'ouvre, à nouveau.
Olympe-les-yeux-éteints s'invite dans la pièce et trouve un
fauteuil dans lequel elle s'assoie. Elle reste muette quelques
instants puis s'adresse au Roi d'un ton déçu :
Il manque terriblement le passiflore que vous ne
connaissez pas. Sans parler de votre jardin, votre vie en
serait tellement mieux équilibrée.
Il s'est remis à neiger fort. La lumière grise qui se déverse
depuis les baies vitrées emplit le Roi du sentiment puissant
et curieux du vertige d'une parfaite illusion : il lui semble
que c'est la tempête qui lui parle.
*
Elle l'écoute respirer. Ni le vent qui crie, ni la neige qui
fouette le verre, ne brouilleraient sa lecture. Elle le découvre
ainsi, par les expirations brèves de son nez qui s'éteignent en
sifflant, par des bans d'air tiède qui lui parviennent sans
odeur. La bouche du Roi reste résolument fermée : qu'il en
soit ainsi.
Et lui flotte, de même que les flocons dehors, dans ce bain
d'illusion : il n'en est plus à croire que la tempête lui parle,
sait maintenant qu'ils étaient les propos d'une aveugle, mais
cette aveugle justement lui parle, révèle un espace jusqu'alors
clos de sa mémoire ; est-il possible seulement qu'il la
connaisse comme il lui semble la connaître ? Est-il possible
qu'au coeur de la réalité tout se mélange, que son
entendement flanche et que la vie lui propose pareille
situation ?
Dans sa salle de travail, l'aveugle se soustrait ; à l'instant
il la voyait assise à côté des bulbes inodores et maintenant
c'est le souvenir du rêve qui est assis, c'est cette femme qui
l'accompagnait dans une autre vie, qui prenait part au
cauchemar des terrasses aussi ; la revoilà, l'amie de voyage,
avec ses yeux couverts de plumes de paon.
Le silence ne tremble pas autrement que par les fenêtres
qui vibrent sous les coups de la neige. Le Roi, perplexe quant
à l'analogie qui se dessine, peu enclin à reconnaître là, face à
lui, l'héroïne de ses rêves et de son unique histoire, sentant
qu'en entamant la procédure d'identification, qu'en
confirmant ses impressions, il basculerait dans le camp des
fous, garde le silence et se protège. Il rappelle à lui son bon
sens et concède que dans l'état de fatigue nerveuse dans
lequel il se trouve ils sont faciles l'amalgame et la
coïncidence. Plus tôt et sans la justification rationnelle de la
forêt basse couverte de neige, n'aurait-il pas cru, au bord des
terrasses des étages, à une mer de nuages gelée et
immobilisée, de même que la vie, durant l'hiver ?
*
Olympe-les-yeux-éteints a appelé et le médecin-ami s'est
penché sur elle ; quelques mots bas se perdaient dans
le bourdonnement de la neige et le médecin s'éclipsait, avant
de revenir un plateau à la main, de deux verres et d'une
carafe, d'un petit flacon aussi, à l'étiquette blanche où était
écrit à l'encre violette Passiflore.
Le mot passiflore, qui plus tôt avait voleté dans la chambre,
se cognant aux murs et aux fenêtres sans pénétrer le corps du
Roi, résonne avec détermination, bouche chaque pore de
sa peau. Il n'a pas vu cette fleur depuis son arrivée
au sanatorium, n'en a pas même entendu le nom – il ne sait à
vrai dire pas vraiment ce que c'est - et pourtant, si ce n'est à
la voix d'Olympe, les trois syllabes sur le papier se sont
teintées de vert pâle et de jaune, de quelques bandes
violettes ; autour de lui s'est élevée une fumée épaisse,
elle brouille le décor ; et malgré le vague, imitant les
enjoliveurs des voitures lancées à grandes vitesse, les rayons
se sont dessinés précis : cinq clairs d'abord, puis trois
beaucoup plus sombres, tournaient lentement dans un sens
inverse – il le sentait – à celui de la tempête.
Et il se laisse emporter, la tête lourde, dans l'apparition de
la fleur : il en sent le parfum.
*
Olympe-les-yeux-éteints retire le flacon qu'elle tenait
ouvert sous son nez ; l'hallucination se désagrège.
Le Roi rouvre les yeux sans avoir voulu les fermer, et étourdi
par les sens qui se moquent, vexé même d'avoir ainsi flotté –
n'existe-t-il pas une loi suprême qui interdit de laisser libres
ses sens ? - il détourne ses yeux punis vers les profondeurs de
la tempête.
La ligne de son regard est traversée à d'innombrables
reprises de flocons ivres, qui tantôt s'éloignent pour rejoindre
la masse grise du tourbillon, tantôt se rapprochent et
s'écrasent sur la fenêtre. Au contact du verre tiède de
la chaleur de la pièce et des corps, le flocon ramollit et fond,
perd son opacité relative de neige et ruisselle, en goutte
d'eau ; assujettie maintenant à la stricte gravité, la goutte file
au nadir.
L'équilibre dont jouit momentanément le flocon lorsqu'il
coupe cette ligne, avant d'être poussé vers la vitre ou
accueilli par ses congénères, invite le roi à croire en
la possibilité d'une nature double, à l'état encore
embryonnaire, renfermant à la fois l'opaque et le translucide,
le solide et le liquide, qui n'attendrait que la catalyse pour se
révéler pleinement ; il croit que ces flocons sont la preuve,
en somme, que deux états distincts et antinomiques sont en
mesure de cohabiter dans un seul et même corps, qu'au jour
du choix, l'un n'ira jamais à l'encontre de l'autre et le laissera
jouir de son destin comme s'il n'avait jamais existé.
Il se rassure de cette dualité potentielle. Elle brouille avec
évidence la parenté de ses cauchemars et de ses souvenirs ;
encaissés avec douleur, et tous désagréables qu'ils soient,
ils ne sont plus que bénins ; bientôt il sera délivré
du mystique de la montagne, il n'aura plus besoin d'elle
comme sauveur et retrouvera le calme par la seule application
de la raison.
La conclusion cède aussi rapide que la fonte du flocon.
Une goutte file sur la vitre dehors. Il s'en échappe une fumée
légère. Le Roi, qui s'est approché du verre, expire un air
chaud qui l'embue et qui le trouble. Il lui semble voir alors,
parmi les perles fines d'eau et la vapeur derrière, le reflet
d'une silhouette grossièrement taillée, la silhouette d'Olympe
qui gigote et qui lui dit :
Il arrive des merveilles à l'augure du triple point de l'eau.
Et comme il voit la goutte qui s'évapore aux cotés d'autres
qui ruissellent ou qui s'écrasent, il se résout :
Il faut croire aux bizarreries de la vie.
Tout autour de moi gravite d'une curieuse façon et mon
silence semble contribuer à l'effondrement d'un monde déjà
fragile ; alors je ne suis pas contre l'idée d'en donner les
cartes à une aveugle : après tout, je suis peut être fou et y
verras-tu plus clair que moi dans mon histoire.
Alors voilà, je te connais. Depuis quand ? Je ne saurais le
dire, mais tu es là, assise et tiède, aussi précise que dans le
rêve. Devrais-je te le cacher ?
*
Nous fîmes connaissance à bord d'un chalutier, où plutôt tu
te manifestas là ; puis, nous parcourûmes le monde,
ensemble.
Je me souviens de ce moment. Autour de moi, les gens se
mécontentaient de notre port d'arrivée ; il faut croire que tout
le monde ne s'informe pas de sa destination. L'un de mes
amis de voyage, un fleuriste dont je ne connaissais pas le
nom, avait déjà vu cette île, et nous approchant
silencieusement du débarcadère, dans la dérive des moteurs
coupés, il s'était pris à hurler
Le Roi prend sa respiration :
Un patelin minable
Que Salimane !
Un village miteux
empli de barbare !
Le Roi chante, il s'essaye à la voix grave. Il joue l'air à
plusieurs reprises et de plus en plus bas et de moins en moins
fort, comme un concert qui s'éteint, derrière des rideaux de
feutre.
Le pont s'abaissa, pourtant. Le commentaire de mon ami
fleuriste, sans m'empêcher descendre du bateau, m'émut
durablement : il l'avait vomi presque, ne pouvant contenir le
dédain à l'intérieur de son corps ; il lui avait tordu les
viscères, et dans un élan de purification et d'empathie,
mettait en garde le monde.
Je le saluai depuis le quai et il me salua en retour et le
navire ne s'attarda pas, il reprit le large, disparut dans
le vent.
Les yeux du Roi se détachent peu à peu de la mousse de la
tempête ; il sourirait à la nostalgie ; la crainte d'un rêve trop
lourd semble disparaître.
Plus tard dans la journée, nous nous promenions au bord
de l'eau ; entre les reflets chauds du soleil qui se couchait
dans l'océan, s'extirpaient des couleurs impossibles, de moires
et d'irisations, que je crus d'abord le résultat d'huile à la
surface ; mais ces couleurs là étaient bien trop sombres et
bien trop subtiles : je levai la tête et découvris les iridescentes
plumes qui te couvraient les yeux.
Elles étaient absolument identiques à des ocelles de paons,
ces plumes en forme de feuilles de tilleul ou de peuplier, dont
l'oeil en fonction de l'angle change de couleurs comme le fait
le velours. Ces plumes, sensiblement plus grandes que celles
de l'oiseau, te couvraient les yeux, les limitaient dans leur
fonction.
Je n'ai, pour autant que je m'en souvienne, jamais eu à te
guider.
Il nous fallut plusieurs jours pour rejoindre Salimane...
*
Le Roi s'est endormi au milieu de sa phrase. Le récit se
poursuit dans le rêve, et Olympe n'a aucun mal à l'y
rejoindre, il lui suffit de tendre l'oreille.
De ce trajet, je ne me souviens que de nos nuits passées
allongés au sol, en périphérie de bourgades ou aux bords de
chemins balisés perdus entre les plaines et les montagnes ;
je me souviens t'avoir écouté des nuits entières : le dos et le
crâne à même la pierre, tu décrivais, par le dessin des
étoiles, les péripéties du ciel. J'y lisais moi aussi des fables
mais préférais écouter les tiennes, parce que je ne les
comprenais pas.
*
Un matin, le soleil encore bas, nous atteignons le val de
Salimane, un plateau coincé entre de hauts pics, comme une
cuvette, comme une couronne. Le soleil rase et n'éclaire de la
ville que la pointe du totem qui la domine et qui reprend la
forme d'un crâne d'oiseau.
Il s'organise autour de la statue tout un tas de maisons
rondes, des igloos de paille et de boue, séparées d'allées au
travers desquelles malgré la bonne heure des enfants
grouillent, les pieds nus, la plante dure de corne. Et comme
nous nous faufilons parmi les ruelles et que nous approchons
la place du totem, la pagaille s'intensifie : dans l'hystérie et
le silence, tout le monde s'agite.
L'ossature du totem est un énorme tronc, au pied duquel se
trouve une estrade mobile et tirée par des enfants gros ;
y montent des enfants plus maigres, coiffés de couronnes de
houx, des bourses de cuirs dans les mains. Ils travaillent à la
fresque qui dépeint la mythologie locale : l'homme, mi esclave
mi artisan, y est maltraité et amoindri par leur roi un merle
géant ; les tortures et les sévices sont l'oeuvre de mésanges
bleues armurées et coiffées en soldats.
Les enfants se pressent de réarranger les scènes abimées
la veille par les migrateurs en transit. Derrière nous, les
toitures prennent des formes anormales. Nous découvrons des
gouttières boursoufflées et irrégulières, couvertes de plumes et
de becs ; des toits tapissés d'oiseaux en train de dormir.
Un enfant s'arrête de peindre en nous voyant et souffle :
Bientôt,
le soleil les réchauffera de ses caresses,
et bientôt ils se réveilleront,
le ventre vide et l'appétit certain,
pour s'abattre sur les couleurs et sur les arts.
Les points de couleurs qu'il a entre les mains et qu'utilisent
les autres enfants, qu'ils déposent ensemble avec délicatesse
sur le tableau, ces points de couleurs qui grouillent se
nomment coccinelles et scarabées, mantes, phasmes et
fourmis rouges ; on les colle au bois par un liant à base
d'oeuf, suffisamment lâche pour les laisser vibrer encore,
donnant à la scène l'illusion du mouvement, de l'homme qui
sonne la révolte, si proche de se libérer.
Un premier oiseau est effleuré par les rayons du soleil.
Il s'envole dans un réflexe et ouvre les yeux, plonge encore
plus vite comme il voit le banquet qui s'offre à lui ; dans la
précipitation, il déploie ses ailes trop grandes et bouscule un
voisin plus bas, qui prend peur et qui pousse un cris.
En un instant le régiment d'oiseau survolte et frémit en
bouillon ; on se rue sur les insectes prisonniers. La
composition dépérit sous nos yeux.
Et les enfants se faufilent entre les becs de passage, ils
entretiennent le tableau, s'amusent même à le modifier
jusqu'à en épuiser leurs réserves. Des becs lancés à pleine
allure se trompent quelque fois de cible et des lambeaux de
peaux, d'avant-bras ou des bouts d'oreilles se perdent ;
les larmes coulent mais s'évaporent dans le rire des blessés ;
malgré les entailles profondes, on rappelle sans cesse à ses
frères :
Il faut aimer notre dieu autant qu'il nous craint.
C'était un spectacle d'une beauté rare.
*
Plus tard, l'Olympe de ses rêves lui disait :
Sens-tu le calme des troncs qui nous entourent,
alors qu'en haut le vent bat les cimes ?
Confortablement dans le rêve – dans la chambre d'étude au
jardin règne le silence le plus profond, tout juste perturbé
par la respiration du Roi – ils sortent d'une forêt. En face,
une colline lente se jette dans le ciel, et tout autour la mer,
à perte de vue. Ils avancent sur Le toit de leur monde, guidés
par un enfant égratigné.
Il est la nuit et au milieu de la plaine triomphent le nid et
le bucher. Les flammes tourbillonnent et s'éteignent dans les
airs, teignent de leur lumière les écailles de l'arbre voisin ;
et le Roi décrit l'arbre en ces mots, il croit encore qu'Olympe
ne le voit pas :
Il se tient d'une allure lascive et flottante, répliquant en
plus massive la jeune pousse du séquoia ; son ossature est de
bois morts liés par des cordages, le tout couvert
intégralement, comme habillé, de peaux de poissons cousues.
Ils le suggèrent revêtir ainsi un costume de cérémonie qui
offre, à mille mètres au-dessus du niveau de la mer et dans
la profondeur de la nuit océane, le reflet par les flammes du
soleil dans les vagues, et le fumet mouillé du poisson juste
pêché.
L'enfant les laisse près du nid, il doit renouveler ses
bandages. C'est un tas énorme de branches et de tissus
organisé en anneau et qui monte haut, trop haut pour qu'un
homme puisse voir ce qui s'y tient ; le Roi et Olympe
pourtant le savent, comme s'ils étaient les dessinateurs de ce
rêve : leur nid est plein d'oeufs prêts à éclore et d'oisillons
encore humides.
À coté, des femmes et des hommes encerclent le bûcher ;
d'une marche lente, presque religieuse, ils se postent selon le
code et patientent que, du pont qui rallie le nid au feu, soit
initié le premier sacrifice. De jeunes adultes maintenus à
l'écart admirent l'indifférence de leurs parents face aux
explosions de flammes qui débordent des flancs du tas, les
giflant parfois pour leur brûler les cheveux. Assis sur les
talons, les coudes aux hanches et les poignets aux poumons,
ils gardent le cou très dur. D'autres enfants, jeunes comme
leur guide, pansés aussi aux avant-bras et à la poitrine,
se courent après et zigzaguent entre leurs pères, s'arrêtant
net de temps à autre pour fixer le nid.
En haut le signal est donné : le silence de la nuit est
déchiré d'un petit cri.
Alors les femmes se déshabillent de leurs tuniques qu'elles
jettent au feu et les hommes se rapprochent et complètent
leur couple ; ils s'agenouillent aux pieds de leur compagne et
leur tournant le dos, ils appuient les clavicules aux cuisses et
la nuque aux lèvres ; les têtes soutiennent les lourdes flûtes
qu'elles prennent en bouche. Des crânes d'oiseaux sont
incrustés sur la longueur d'une tige de bambou, encastrée
elle-même dans un crâne bouché de pélican ; l'air soufflé
dans le large bec se plaint, quittant l'instrument par les
orbites libres de doigts. La mélodie varie, à mesure des actes,
dans une dominante joyeuse, et à mesure la condensation et
la bave s'agglutinent et chargent les sons d'une robe plus
rugueuse, plus grasse, plus ronronnante. Aux pieds, les
hommes grondent un avertissement monotone, le front
couvert de sueurs refroidies, qui glisseront finalement pour
se loger en flaque, sur les bords du cou.
À mesure encore, les femmes tendent leurs muscles et les
cuisses se serrent aux nuques. Elles y frottent leurs sexes.
Bientôt, le corps des hommes luit face aux flammes, d'un
mélange lubrifié de sueurs et de mouille qui rigole depuis les
femmes qui jouissent et qui tremblent, d'un mélange qui sent
la truffe et le cumin, et qui s'évapore pour rejoindre l'air salé
de la nuit.
Malgré une atmosphère saturée d'humeurs âcres et de
phéromones, où il serait délicat de respirer sans s'émouvoir,
la cérémonie se poursuit. Rien ne pourrait les écarter de la
partition. La musique est solide et ne souffre pas des
mollesses qui suivent l'orgasme ; au contraire d'ailleurs : les
musiciennes, à mesure des décharges et des portées, s'élèvent
et se sentent touchées par la grâce : l'état d'alerte dans
laquelle cette transe les porte leur donne la conviction d'une
sensibilité nouvelle, d'une symbiose parfaite avec le symbole
qu'elles honorent ; il n'est là qu'une illusion dans laquelle
certaines se perdent à croire, car le Roi et Olympe s'en
souviennent, il ne s'agit que d'une mise en scène.
*
Des bruits de pas autour. Les aides sont levés et réveillent
les malades, qui laissent à leur tour tomber leurs pieds sur le
bois : ils se déplacent avec peine, comme de gros meubles,
vers les salles communes des hauteurs ; les talons claquent au
sol.
Sur le toit de leur monde aussi, on marche sur du bois.
Un bourreau se dandine sur la passerelle ralliant le nid au
bûcher ; c'est une danse curieuse par laquelle il singe l'arbre
en face, et ses bras mous s'agitent et ses genoux se tordent et
lorsque se lève le vent, il jette des oeufs dans l'air, comme
l'arbre délivre son pollen ; les oeufs s'écrasent dans le feu.
La chaleur augmente comme si le brasier s'en excitait et les
fumées trop denses des poussières de coquilles ont raison du
bourreau qui perd connaissance et qui tombe ; il atterrit hors
du feu et se brise le cou. Quelques flammes se faufilent entre
les tresses du nid et l'atteignent ; en paix et en silence, il se
consume.
Il faut poursuivre.
Un nouveau bourreau s'élance. Il dégaine une mésange de sa
besace, lui tranche la gorge, l'agite à la hâte au dessus des
flammes : quelques gouttes de sang y tombent. Puis il
déguerpit en lâche, le visage brûlant, et se presse de
descendre l'échelle : il veut se libérer au plus vite du
cauchemar et en oublie les règles, en oublie les codes et la
logique de la magie. Il initie la révolution de peur pour sa
propre vie.
Mais le brasier, depuis le sang, ne produit plus de flammes,
les bûches ne craquent plus ; comme lumière et comme
chaleur, il ne reste que la musique : les femmes savent, leurs
amants savent, leurs enfants, le Roi-soleil et Olympe savent
qu'il n'en est que le résultat attendu, la preuve logique du
pouvoir du sang.
Le bourreau, lui, dans la panique et dans la révolution,
s'était perdu et l'avait oublié ; il reprend ses esprits et de
retour dans le monde, il remonte fier l'échelle et parade sur
la jetée ; d'un flegme retrouvé il scinde les têtes des mésanges
les unes après les autres et laisse couler jusqu'à la dernière
goutte des filets de sang qui ricochent sur les quelques oeufs
encore ronds parmi les braises et qui s'y figent.
Son sac vide, il quitte son masque qu'il lance au feu et se
présente, droit et grand face à la horde qui, en bas, s'est
arrêtée de jouer. Seul les hommes, encore, grondent.
Il se retourne et se penche en avant, dévoile un cul plein :
un merle ligoté y est coincé et chante toujours, de sa tête
seule qui pointe dehors ; il l'attrape par le bec et le tire, alors
qu'une légère pression du muscle bloque le petit corps.
Le merle, à son tour, est décapité.
Le reste est expulsé, et parmi quelques excréments, se loge
dans la main du bourreau ; on défait les liens et le tronc
gigote encore et les ailes battent comme savent le faire dans le
même cas quelques poules ; on le lâche au dessus des braises
et le bout d'oiseau chute au ralenti avant de rebondir parmi
sa progéniture calcinée. La danse continue de quelques
galipettes puis sa force diminue et le corps s'immobilise après
un dernier soubresaut et grille, jusqu'au charbon, entre les
poussières de coquille.
*
Les malades levés reproduisent leurs mouvements d'hiver ;
ils déambulent hagards dans la salle des petits déjeuners et
patientent que viennent leur tour de toilette ; comme tous les
matins on viendra les chercher en leur prenant la main et
d'ici là ils écouteront roucouler le même pigeon qui leur
tourne le dos et qui regarde la montagne, depuis la
balustrade. Mais cette matinée n'est pas tout à fait la même
que celle d'hier parce que le soleil n'a pas la même place dans
le ciel, qu'aujourd'hui un nuage s'étend alors qu'hier il se
comprimait et perdait de la neige. Le Roi se réveille à ces
bruits dont il a l'habitude, et à son habitude il n'émerge pas
totalement : il se retourne peut-être, s'allonge sur le côté et
remodèle son oreiller puis se laisse emporter par le rêve qui
lui paraît être le même, qui pourtant est nouveau.
Faut-il le préciser ? Dehors il ne neige plus ; il est proche le
changement de saison.
Il fait nuit encore sur l'île de la Gomera ; le soleil ne semble
pas avoir de raison de se lever. Un enfant aux bandages
propres se rapproche de nos amis et prend la main d'Olympe
avant de commencer :
Peu avant le début de la cérémonie, deux hommes et un
enfant, empruntèrent le sentier de terre battue qui traverse la
forêt, pour descendre la montagne vers la plage.
Il leur raconte, la voix très sage, qu'ils ont alors atteint le
Ruisseau des Lucioles, qu'ils s'y sont recueillis et qu'ils ont
prié ;
C'est la coutume suivant les pluies chaudes de l'été, les
lucioles dansent au dessus de l'eau avant de s'accoupler.
La parade est belle, de ces milliers de minuscules lanternes
qui scintillent et qui se reflètent dans le ruisseau ; j'y ai déjà
assisté.
Puis les deux hommes se placent de part et d'autre du
ruisseau, tendent un large filet de soie et avancent, ratissant
ainsi les airs sur une centaine de pas ; les mailles se chargent
de lucioles et il paraît flotter un écran de cinéma entre les
troncs d'arbres. Ils vident la récolte dans un sac de toile porté
par l'enfant et réitèrent l'opération jusqu'à ce que le sac soit
plein : on le scelle et l'un des deux grands s'en farde en
bandoulière, l'enfant en ouvre un nouveau et la pêche
reprend pareil jusqu'à ce que trois sacs soient remplis ;
ils atteignent la plage.
Une barque les attend. On installe l'enfant et les sacs et les
grands accompagnent le bateau, de l'eau jusqu'en haut des
cuisses, avant de sauter dedans. On gagne le large à la rame.
Ils rament un long moment et en silence ; la houle s'allonge.
Nous devons absolument garder les yeux clos, et le menton
levé vers la lune.
Ils patientent au milieu de l'océan, parmi les rides de l'eau ;
sur le toit de leur monde le signal : le bûcher s'éteint.
Les deux hommes installés à la proue et au cul, font pivoter
le bateau par quelques coups de rames et le maintiennent
parallèle au courant.
Et comme j'ai la montagne dans le dos, je sors une luciole
d'un des sacs, et la loge dans un de ces pots de verre qu'on
garde dans la cale ; je dépose le tout sur l'eau et
délicatement, comme le veut la règle :
lorsque la courbe des clapotis est au plus bas.
Je m'assure de son maintien avant de confectionner une
autre ampoule. On dérive lentement en se rapprochant de la
côte.
Et comme il prononce ces mots on distingue au loin la ligne
de lumière qui se dessine. Elle se poursuit jusqu'au rivage.
Ce n'est que lorsqu'on pose le pied sur la plage, qu'on
entend l'ovation.
Il retentit, à cet exact moment, autour d'eux sur le toit de
leur monde, des explosions de joie que le vent ne parvient pas
à couvrir : au large, les lueurs des lampions qui composent la
ligne disparaissent les unes après les autres.
On entend, en provenance de la mer, le chant d'oiseaux
nouveaux, le timbre réjoui par la victoire de la paresse ; voilà
des migrateurs, affamés certes, condamnés bientôt pour leur
goût de la lumière dans la nuit. À mesure de l'extinction de
la ligne, le cortège de chasseurs s'épaissit : attirés d'abord par
la nourriture puis par le désordre, ils s'agglutinent en
colosse. Ensemble ils deviennent ce monstre à l'oeil unique
rivé sur les taches fluorescentes à la surface de l'eau.
Il approche la côte.
Aspiré par la lumière puissante du ruisseau, un premier
oiseau pénètre, seul, la forêt. La danse avait repris entre les
lucioles malgré les disparitions et on avait entamé les
culbutes : les survivants redoublaient d'efforts. Des cris de
bonheur s'échappent du bec de notre oiseau, d'une
incontrôlable projection d'extase ; ils rameutent le troupeau
qui décime à nouveau nos amis de lumière et la horde
remonte le mince cours d'eau jusqu'à la bouche de la forêt,
jusqu'à la clairière et son bûcher.
Gobées pour certaines au moment de la décharge,
nos lucioles condamnent à leur tour ceux qui ont pénétré
leur royaume pour les avaler.
La horde quitte donc le bois et se précipite sur l'arbre
mou : serait-ce là un dessert gigantesque ? Mariant insectes
et poissons ? Tous ces oiseaux sont trompés par le reflet des
flammes et par la graisse qui fond sous les écailles,
mais bientôt le mirage se dissipe : la vision s'acclimate à la
lumière diffuse de la lune, elles n'existent plus les dorures et
les perles peintes par le brasier ; le tableau se précise,
l'horreur reprend son droit.
Les coeurs pleins d'enthousiasme de nos amis se glacent de
terreur ; on ne chante plus que tout seul ; le monstre se
disloque.
Empoisonnés par le spectacle infanticide, les oiseaux
abrutis volent n'importe comment ; on s'entrechoque,
on s'assomme et on se transperce ; c'est une pluie de plumes
et de sang, d'ailes disloquées parmi les vapeurs de foetus, de
corps éventrés desquels jaillissent des bancs de lucioles ;
elles virevoltent à nouveau, reprennent parades amoureuses
et coïts là où elles s'étaient arrêtées, toutes couvertes d'une
fine pellicule de bile. C'était une pluie de plumes et de sang,
d'ailes arrachées qui s'amoncelaient par dessus les oeufs.
Il se formait là, comme s'il en avait toujours été question,
un édredon douillet et résistant qui les protégeait de la
décadence de leurs parents.
*
Et les enfants, gorgés d'excitation riaient aux éclats,
couraient autour du bucher et dansaient de rondes et de
farandoles parmi les flammes ; ils sautaient et galopaient
furieux, se jetaient pour embrasser des oiseaux fraichement
décapités qui jonchaient le sol, entre les brins d'herbe
mouillée et bleuie par la lune.
Faut-il le préciser, dans ce rêve-là, le feu ne s'est jamais
éteint, ou peut-être tout seul s'est-il réveillé.
Olympe ne me tenait plus la main. Assise à quelque pas
devant moi, proche du feu pour en sentir la chaleur,
elle caresse les cheveux de l'enfant pansé allongé sur ses
genoux ; et l'enfant aussi lui caresse les cheveux. Ils discutent
trop bas pour les entendre. Quelque fois elle garde le silence
plutôt que de lui répondre, et tourne les paumes de ses
mains, ainsi que celles de l'enfant vers la musique du feu,
inspire l'air enfumé de la mer, dévoue ses sens à ce monde-là.
L'enfant se lève et la lève à son tour en lui tirant le bras ;
il la traine comme un boeuf sa charrue vers la volière de
provisions, derrière le bucher, derrière le nid et derrière
l'arbre d'écailles. Cette volière cachée se révèle à leur vue
pour la première fois. C'est une cage immense, grouillante et
panique. L'enfant en ouvre la porte et y plonge entier, en sort
la tête griffée et les bras piqués au sang, un petit corps
épuisé dans le creux de la main ; il se débat à peine.
Le choucador est déposé entre les paumes d'Olympe ; elle le
reçoit sans surprise.
Sur la Gomera, une loi dit que les enfants n'ont pas le droit
de tuer d'oiseaux, même lors de la Libération. La loi est
injuste parce que nous aimerions tous pouvoir tuer les oiseaux
comme le font les adultes, mais nous la respectons quand
même puisqu'elle est la loi et qu'il est dans la nature de la loi
d'être respectée.
Tue ce choucador, tu en as le droit.
Olympe caresse la crâne de l'oiseau, puis la tête de l'enfant.
Sais-tu que je ne vois plus ?
L'enfant écoute.
J'ai arrêté de voir le jour où devant moi un paon crevait les
yeux de son poussin qui, lui, extirpait juste sa minuscule tête
de sa coquille brisée. La roue grande ouverte, ses milles yeux
rivés sur le nouveau-né, le mouvement continu vers l'avant,
de la lenteur respectueuse du défi, le paon approchait le bec ;
la respiration chaude volait jusqu'au poumon de l'oisillon
excité de respirer et de rencontrer là son père, puis il mettait
en joue l'oeil droit à la paupière collée, y posait le bout du bec
et poussait ; l'oisillon reculait le crâne et se heurtait à la
coquille ; le père appuyait encore et de l'oeil ou de la coquille,
l'oeil cédait le premier ; un liquide laiteux coulait, se
mélangeait mal au baveux blanc de l'oeuf. On hurlait de
douleur, le père vociférait et sa voix, plus haute et plus forte,
couvrait les plaintes du petit ; il prenait l'autre oeil en joue.
Lui tordre le cou se révéla aisé tant il était concentré dans
l'exécution de son délire, je crus d'abord que la fureur dans
laquelle l'avait mis son acte lui avait déréglé les sens :
il avait joui comme je lui brisais le cou. Je constatais le foutre
frais giclé sur l'herbe, un seul et long jet remuant comme s'il
fut vivant.
C'était un jour de vent et d'une coïncidence qui me fit
sourire, il s'arrêta de souffler comme le paon mourait.
L'herbe, au niveau du jet de sperme, tanguait pourtant.
J'y regardais de plus près.
Il gigotait en tortillant entre les brins et les pissenlits un ver
blanc crème long d'un mètre ; il se tordait de sursauts
épileptiques, comme s'il fut, lui aussi, en pleine extase.
Il ne fait plus rose dans la chambre. Au travers les lamelles
des stores, le ciel délivre sa lumière bleue et trace des ombres
depuis la fenêtre, indifféremment sur les meubles ou sur les
corps. Le médecin ami, convaincu de l'amélioration de l'état
du patient roi, dépose un plateau de jus de fruits et de
céréales, de tartines de miel aussi, dans un silence qui ne
réveillerait personne. Est-ce du fait de sa présence ? Le Roi
semble sortir un instant du rêve qu'il dit : il ne parle plus
dans son sommeil, il parle dans la chambre, d'une voix
normale et apaisée :
Le ver ne prend plaisir
que lorsqu'il transperce le fruit :
lorsque la tête en jaillit,
que la queue n'y est pas encore
Puis il se tait, revient à la parole dans le rêve via Olympe
et l'enfant.
Tu me crois, poursuit Olympe qui prend la main du roi dans
sa main, qu'il en sent la chaleur, qu'il est proche d'elle et de
l'enfant, et que l'enfant, inerte, sent ses caresses comme le
vent glisse entre ses cheveux ; tu me crois, poursuit-elle, forte
et déterminée comme le sont les héros des rêves, incapable
d'emprunter une route qui décrirait une boucle avant de
partir au loin ; incapable de reproduire un schéma juste
critiqué.
J'imaginais le ver profitant du paon qui somnolait, épuisé
de surveiller son nid sans mouvement ; il accédait aux loges
du cerveau, pénétrant le corps de l'oiseau par le coin de l'oeil.
Il avait commandé le meurtre. Face au spectacle rare du
déroulement parfait d'un plan, il s'était lui-même échauffé.
Par induction, il avait mené au bouillon le sang de l'oiseau
dont le sexe durcissait et gonflait, offrant, à son extrémité,
une sortie possible. Aussi, et le ver s'en arrangeait bien, il est
dans la nature du pendu de jouir lorsque sa nuque cède,
et le paon jouissait de même comme je le pliais de mes mains
et le ver se servait du jet pour s'échapper de ce corps devenu
inutile.
Je restais débile face à une cruauté si parfaite ; lorsque
l'esprit me revenait et sortie de cette analyse hypothétique,
le ver avait disparu des herbes. Une lourde pluie s'était mise
à tomber depuis le ciel. Le paon, le cou toujours brisé,
en gisant humble, laissait son corps être lentement englouti
par la vase du sous-bois ; la tête, la première, avait disparu
dans la boue.
Et comme des mouches, malgré la pluie battante,
voletaient au dessus du cadavre, lui bouffaient le cul
et y pondaient des oeufs et que ces oeufs grossissaient à vue
d'oeil, je me prenais à regretter cet instinct. Puis je regrettai
mon code, je regrettai les liaisons de mes nerfs et le chemin
emprunté par mes cellules grises. D'un coup je regrettai
l'ensemble des choix qui avaient composé mon jugement et qui
l'avaient façonné ; je m'étais rendue complice autant que le
ver, du malheur du magnifique oiseau.
*
Sur le flanc de l'autre montagne, le médecin ami ferme
aussi une porte ; et depuis le couloir, il lui parvient en
sourdine :
La pluie s'est calmée je crois,
et le ciel toujours nuageux n'est plus aussi gris ;
il propage sur l'orée de la forêt une lumière diffuse
plus vive qu'un soleil nu.
Malgré les branches et les feuilles molles de pluie,
il n'y a pas d'ombre au sol.
Il sourit.
*
Un mouvement total de déséquilibre s'opérait à l'intérieur
de moi, cherchant à redéfinir toutes les fondations et la
moindre cloison qui composaient mon corps. Mon éthique
avait été mise à mal et il ne se présenta aucune autre
solution que de la reformuler, depuis sa base. Je décidai de
m'adresser au ministre qui avait induit mon erreur : je ne
verrais plus le monde que par l'empreinte de l'atrocité que je
venais de commettre, que par la moire de cet épisode.
J'agraferai les plumes du paon par dessus mes yeux.
Je plongeai les mains dans l'eau boueuse pour défaire
l'oiseau de ses plumes les plus sales. Je tournai et retournai le
corps, et les lumières des ocelles se perdaient dans le sang et
dans la terre et d'un geste sec je me les appropriai. Quelques
unes, trop abimées, après avoir plané dans l'air retrouvaient
la fange, y sombraient en silence. Puis je tournai le dos à la
scène, tachée et un peu idiote, et pris la route d'un village
voisin. Là, un chirurgien me greffa les plumes par dessus les
yeux.
À la nuit tombée de ce même jour, je ne voyais plus que par
ces reliques.
Depuis, j'ai appris à voir le monde plus sensiblement ;
et dire que j'ai cru un instant la cécité une punition.
*
L'enfant, absolument désintéressé, dort aux pieds
d'Olympe, en boule dans l'herbe.
Elle desserre la main et le choucador étourdi trébuche
d'abord sur la paume puis s'envole.
Comme il peut être délicat de faire comprendre ce qu'on
veut dire.
*
Olympe-les-yeux-éteints, levée du fauteuil – n'avait-elle pas
les yeux fermés ? – bouscule le Roi et le réveille. Elle garde la
main sur son épaule et n'attend pas qu'il ait les yeux ouverts,
qu'il soit redressé contre le mur froid.
… tu es comme cet enfant qui regardait le choucador
s'envoler, qui aurait pu y voir un signe mais qui persistait
dans son système ; son éthique ne sera jamais remodelée
parce qu'il ne fera jamais le choix d'écouter le doute,
de laisser une place à une possible erreur de jugement,
un possible faux-pas dans sa vie : il regagnait les jambes de
ses parents en courant et dansait et sautait un sourire
coupant son visage ; il se roulera dans l'herbe mouillée. Il ne
pensera jamais qu'au moment où il sera considéré comme un
adulte, qu'au moment où il aura le droit aux cérémonies de
passages, qu'au moment où il aura le droit de tuer ces
oiseaux et qu'il éprouvera du plaisir, car il l'éprouve déjà rien
qu'à se l'imaginer, à les tuer et à répondre de ses droits.
De ce que je venais de lui dire ou du bourreau qui brûlait
sous ses yeux, il ne prenait rien ; il fut tout de suite comme si
de rien n'avait été. Tu es de lui et vous êtes de ceux qui ne
savent pas aller vers l'arrière, qui ne s'offrent pas la
possibilité du doute, qui craignent relire des lignes qu'ils
auraient écrites plus tôt ; mais vous êtes aussi de ceux, ce sont
les mêmes, qui se protègent par une confiance absolue en
leurs décisions. Contre quoi au juste, vous protégez-vous ?
Dans la lumière blanche et rayée de la montagne, le Roi
écoute Olympe qui, il le sait, va lui dire qu'il n'a jamais su
lire et ce qu'il a toujours mal lu, que son père n'a jamais été
malade.
Tu es un sapin qui monte en flèche pour toucher le ciel
parce qu'il croit que le ciel est le plus grand ; mais une fois ta
pointe haute, tu te retrouves seul parmi l'air : autour de toi il
est trop loin le premier arbre et tu ne peux pas parler ; au sol,
il était un tapis de fleurs et du lierre cherchait à te grimper
dessus. Et tu le sais parce que lorsque tu te délivrais de tes
crises, plus tôt la saison passée, ce n'était pas la montagne en
face que tu fixais, mais les sapins sur son flanc,
qui grimpaient désespérément seuls ; alors on pouvait sentir
chez toi, cette envie de ne pas avoir fait les mêmes erreurs
qu'eux. Ta mémoire avait choisi, selon tes propres ordres sans
doute, d'enfouir le souvenir de ta vie sous des couches vagues,
voilà pourquoi ton visage bête et vide lorsque tu quittais le
cauchemar ; mais tes organes et ta peaux parlent, eux, et tes
cheveux aussi et c'est par eux que j'ai appris que tu avais été
comme ces arbres, que tu t'étais isolé en grimpant seul,
à chercher la douceur dans le vide du ciel.
Au sortir de ta cure, comme tu regagnais ta ville natale et
l'entourage de tes proches, tu étais convaincu être un homme
meilleur, plus sage et plus sensible ; tu te sentais libéré du
fardeau qui t'avait fait interner puisque tu savais que ton
père n'était pas malade et que ton esprit avait fauté ;
mieux encore, tu ne le voyais plus malade, le jaune crème
fraiche périmée de son oeil n'était qu'une nuance parmi
d'autres et apparaissait couramment, le médecin l'avait
confirmé, dans la cornée des personnes d'un certain âge ;
ce jaune que tu considérais mortel, s'était, en somme, révélé
banal et bénin. L'analyse des couleurs, par laquelle tu avais
en partie guéri, devint ton activité préférée et tu passais tes
journées à déambuler dans les rues ou dans les parcs à
regarder les choses et à voir, l'idée s'installait, ce que les
autres ne voyaient pas entièrement.
Tu trouvais une puissance incroyable aux nuances, à ces
couleurs qu'il nous semble voir mais qui en sont d'autres,
de ces couleurs qu'on confond par éducation ou par idiotisme.
Et tu t'émerveillais d'un intérêt analogue face au décalage de
la langue et du regard, celui dont t'avait parlé ton père avant
ton séjour en institut, celui par lequel on ne peut voir dans le
ciel des touches de rose, des variantes de verts dans les
nuages, parce qu'il est dans la nature du ciel de n'être que
bleu, dans celle des nuages de n'être, irrémédiablement que
blancs ou gris.
La faille se dessinait et la fissure ne pouvait que grandir,
suivant le modèle de réactions mis en place à l'institut.
Et tu t'isolais déjà sans t'en rendre compte, comme tu
reprochais aux autres de ne pas lire les couleurs
correctement ; rapidement, tu ressemblais à ton père et
rapidement tu le dépassais, oh ! facilité de l'extrême, dans
une vague quête de vérité.
Ne te souviens-tu pas de cette histoire qu'on te comptait,
dans un recoin de la rue de l'arbre ? À l'époque, tu n'étais
pas encore malade. Il était ce roi qu'on avait couronné parce
que son sang le voulait ; il gouvernait un royaume qu'il ne
comprenait pas. Il était loin de ses règles et loin de ses lois et
bien qu'il sembla coincé pour la vie à régner dans
l'incompréhension de son système, il trouva la force, une nuit,
comme il lui parut une lune rousse qu'il n'avait jamais vu, de
quitter son pays pour se lancer à l'aveugle, à travers le
désert, dans la quête d'une fleur légendaire.
Il la chérissait avant même l'avoir vue.
Et comme il ne pensait qu'à elle, elle apparût au milieu
d'un champ de sel. Il la protégea en l'entourant d'une
structure qui imita - est-ce si étrange ? - celle qu'il habitait
plus tôt dans son pays. Bien sûr il mourrait dans l'effort,
de soif et de faim, élevant l'une des tours. Quelques temps
plus tard, des nomades qui passaient par là découvrirent le
château en ruines, la fleur morte et des restes du Roi ; ils ne
purent qu'imaginer son histoire. La tradition veut, que pour
une juste sépulture, on exécute ses derniers souhaits : pour en
savoir plus ils lui ouvrirent la tête et n'y trouvèrent rien
d'autre que des images de la rose, parmi ses souvenirs et
dans ses rêves, dans ses projections de futur aussi ; rien que
cette pauvre rose. Il n'avait existé qu'elle pour lui et elle le
tuait.
Tu ne te souviens pas de cette histoire et pourtant tu en
reproduis le schéma. Tu empruntes, tout aussi sûr que le Roi,
cette voie singulière de l'excellence. Bientôt tu considères
toutes les couleurs comme des forces propres, oubliant que
certaines ne sont là que pour seconder la principale,
la raffermir ou lui donner de la profondeur, que certaines ne
sont là que pour jouer la tierce, que d'autres aussi,
participent à l'ensemble par hasard.
L'éthique de ta vie se précise, n'est-ce pas ? et tu accordes
des valeurs morales au rendement de ce qui est devenu un
travail : elles peuvent être bonnes ou mauvaises, ces
minutieuses analyses quotidiennes ; à t'écouter, la parole de
l'autre n'est pas valable tant qu'il n'a pas au moins identifier
ces couleurs qu'on ne peut plus voir, de ces objets plongés dans
la nuit.
*
Dans le même temps ton corps te parle et vibre de pulsions
que tu parviens mal à contrôler ; il dicte à son tour ses lois,
sans prendre note des idées de ton père ; elles n'en sont pas
moins sensiblement liées. Elles répondent à ton éthique ces
lois, la provoquent en duel et au cours de leur bataille
elles feront le choix aveugle mais juste d'écouter, ensemble,
Paul Verlaine.
Ton choix aura été d'écouter sa poésie et de ne pas la lire
seulement ; ton choix aura été de voir le poète comme guide et
de faire de sa prose des lois. Il rédigeait ton idéal politique
au détour d'un commandement plus long :
Car nous voulons la Nuance encor,
pas la Couleur, rien que la nuance !
Oh ! la nuance seule fiance
le rêve au rêve et la flûte au cor !
...
Et tout le reste est littérature
Comme il aurait été sage, de ne pas finir la lecture de ce
poème ; comme tu ressemblais au poil qui tourbillonne dans
le siphon.
Paul Verlaine éclaire alors le pont entre les arts et ta
nouvelle vie et il t'emmène, par sa poésie, dans le bal flou de
l'appréciation libre des choses : les réalités se confondent.
C'est un pont suspendu qui lie tout à toute chose, qui
exploite sans borne toutes les dimensions. C'est un paysage
surréaliste où elles s'enrayent les clauses de la réalité et de
l'imagination, où les frontières fondent, où l'on décline le rêve
en souvenir, le phantasme en création : qui donc peut vouloir
toucher à un degré aussi bas que la littérature, lorsqu'il peut
toucher la poésie et la vie ? Qui peut vouloir du cinéma,
lorsqu'il peut toucher au souvenir et à la danse dans
l'espace ? Quel peintre peut dédier sa vie aux marines et aux
paysages, lorsqu'il peut prédire le temps et le vainqueur des
guerres ? Quel sculpteur, enfin, ne se rendrait pas justice en
devenant Dieu, comme il créé aussi facile que lui un homme
à son image ?
Oh ! Les chirurgiens, ces admirables chefs étoilés.
Là, la poésie de ton monde : tu peux voir en tout n'importe
quoi. Ta vie même est poésie.
Les courbes et les gorges des fleurs remplacent l'amour et le
désir que tu as eu pour les femmes ; les pétales sont pareils à
leur sexe et la projection est toute puissante ; les réverbères
remplacent la lune qui, à son tour, complétée par le dessin
des rues qui tombent, formule la paire de fesses ; les parfums
remplacent les corps et l'idée seule est action ; le romancier
traite d'une Histoire plus vive et plus proche, le fleuriste
soumet des principes d'architecture d'une pertinence rare et
le bulbe, ce cher bulbe...
Tu t'es senti homme, n'est-ce pas ? Et d'un sentiment inédit,
comme tes envies et tes désirs, submergés par cette volonté
animale de tout confondre, de voir partout la beauté,
amollissaient la rigidité de la structure de ton éthique. Etaitil
si gracieux, cet équilibre ?
À la manière du Roi qui tombait dans la rue de l'arbre, qui
trouvait l'excellence dans la rose du champ de sel, tu trouvais
la toute puissance, l'alliance parfaite du corps et de l'esprit,
lorsque tu identifiais la couleur juste qui tremble sur nos
paupières comme on les clos.
Peut-être alors te revenait-elle l'histoire du Roi ?
La mélancolie s'invitait aux paysages chargés déjà de trop
d'émotions et les couleurs, trop lourdes, elles aussi,
s'agglutinaient et gravitaient et saturaient l'alentour ;
elles s'annulèrent les nuances et de toutes les couleurs il n'en
exista plus aucune.
Autour il n'y a plus rien que des songes, que des délires
sans position.
La chambre sombre dans l'obscurité comme un épais nuage
longe, bas, le flanc de la montagne.
Et le vent nous écoute, il dépose autour de nous ce voile.
Il veut être sûr que tu te souviennes de ces tristes instants où
tu ne pouvais plus voir, où tu ne pouvais plus lire, comme ta
poésie te faisait défaut.
Peut-être soldat de ton désespoir, un éclair de lucidité
profitait d'un désir et d'une morale endormis et te portait
jusqu'à la salle d'attente aux affichettes de festivals, jusqu'au
docteur qui t'avait un jour conseillé le repos et la vie, qui
devait savoir te conseiller à nouveau comme tu asphyxiais.
Bien sûr, sa porte ne s'ouvrait pas.
Il te fallait, il t'en remontait le goût, le silence de ta
chambre et le blanc intransigeant de ses murs. Ces deux-là
ne se retrouveraient ni dans la ville, ni dans la culture, ni
parmi les couleurs de ces panneaux publicitaires, trop pleines
de sens et de symboles ; il t'en brûlait les yeux que tu gardais
pourtant fermés.
Il te fallait la pureté de couleurs simples et univoques ;
le bleu du ciel de montagne l'été ; l'incandescence des neiges
éternelles.
*
Et tu grimpes, l'oeil rongé par les couleurs en tourbillon,
au travers les forêts de pins qui se font la guerre ;
sans manger, sans boire, tes vêtements te tombent à force de
maigrir et les animaux sont effrayés par cette bête folle ;
tu avances en zigzaguant, t'appuyant aux arbres contre
lesquels tu hurles ; à quatre pattes, parfois, comme un loup.
Et tu atteins la plaine convoitée, au sommet de la
montagne ; plus haut, il n'y a que le ciel. Au sol, cependant,
la neige n'a pas tenu face à la chaleur du soleil et la boue se
faufile entre les brins d'herbe.
Ta zone de silence, ton espace sans passion possible, ne t'a
pas attendu pour disparaître, et le choc d'une vie peut-être
malmenée te fait tomber à terre.
La boue te colore la peau et les cheveux, partiellement.
Indifférente.

L'INSTITUT

Il y eut une illumination froide, de l'éblouissement de la
montagne, puis les écrans s'étaient éteints, sans crépiter.
*
Ses yeux ou les miens se fermaient. Je ne sais plus.
L'homme de l'écran, avachi dans ses couvertures, des
mèches grises luisantes au front guidées par les rides jusque
derrière les oreilles, son visage rond couvert de peau molle,
les paupières épaisses et lasses, meurtrières de petits yeux,
disparaissait de l'écran ; je me souviens une gueule crevassée
de pores gros dégorgeant des noyaux de sueur ; je me souviens
une gueule qui se tenait proche, très proche des fauteuils,
à demi-ouverte et suffisamment pour concevoir l'haleine forte
et le haut-le-coeur qui nous saisiraient si, par anticipation,
nous ne bloquions pas la respiration, bouchant nos narines et
notre corps aux émanations délivrées par le sien.
Et pourtant l'écran était éteint, les lumières des allées se
réveillaient ; à quelle profondeur au juste, je me le demande
encore, peut-elle s'imprimer une image sur ma rétine ?
Malgré mes paupières closes et mes narines bouchées il était
là. Il aurait pu me prendre la main.
Et quel mirage étrange s'arrangeait si je m'essayais au
souvenir de sa voix juste évanouie : sans l'image horrible de
son visage son discours prenait une forme triste, tellement
plus douce ; la répugnance construite par le personnage
faisait bientôt place à de la sympathie.
À comparer, il ne faisait aucun doute - et dire que de tout le
film, il n'est qu'à la fin que je m'en rends compte – cette voix
n'était pas celle de son corps, mais d'un doubleur faussement
dur, ou de l'écrivain même – comme ils aiment à être subtils
ces cinéastes italiens ! Le falsetto de sa voix, au-delà de nous
séduire, nous délivre du paysage cauchemardesque que plus
tôt il a décrit, des crevasses et des peaux vertes de son visage
mort ; le vieillard admiratif de son jardin minable,
ce monstre si fier de ses petites réflexions, ce n'est pas lui.
Tout cela n'est que le décors d'une cause difficile à saisir :
le fantasme de l'un dit de la bouche d'un autre.
Et comme je gardais les yeux ouverts, satisfait de l'analyse
fine que je venais de faire de ce cinéma, à y identifier la part
de rêve et d'ironie, il s'incrustait au travers de mes
paupières, il y était comme coincé, un jaune diffus comme en
train de mourir, mais figé.
Regardant droit je vérifiais. Derrière cette tache, plus
d'écran, et malgré les loupiotes au sol la salle était presque
noire. Qu'il est rare, pensai-je, de voir dans la nuit autre
chose que des vibrations. Je comprenais, poursuivant
l'analyse, que ce jaune était précisément le témoin de la
maladie de Richard d'Otto, le héros sale de l'histoire.
Elle était répandue, depuis le début de son discours, dans le
blanc de ses yeux et son visage autour, le cerveau est parfois
intriguant, se remodèle pour prendre les traits de mon père.
Il garde le jaune en lieu et place du blanc.
*
Je m'éveillai, le visage moulé hagard, le corps perdu dans
l'obscurité, un goût désagréable pris dans la gorge. J'ai du
rester débile un moment. Puis, les yeux embués de sommeil,
je balayai la salle devant, derrière, partout, sans savoir au
juste ce que j'y trouverais ; j'étais seul parmi les fauteuils au
velours foncé.
Le film, pensai-je, doit être terminé depuis longtemps.
Personne n'a osé me réveiller.
À nouveau ai-je dû me perdre et rester immobile, oubliant
que je respirais même, puis sans aucune motivation - où donc
était passée ma force ? - je me levais et me dirigeais,
les jambes lasses, vers l'unique source de lumière
conséquente de cette caverne, en amont, dans le cul la salle.
Et je lisais encore les salles de cinéma comme j'en avais
l'habitude, comme des pièces sombres, parce qu'elle est
sombre la boite crânienne ; des pièces sombres à la fenêtre
unique : l'oeil de l'auteur. Et je n'ai jamais considéré ces
maîtres que comme des fous, comme des esthètes loin de
toute pudeur et je m'amusais à les voir dire, au travers de
leurs yeux :
vois, là, regarde ce que je vois,
mais avec distance, avec le filtre sobre d'une paire de
lunettes, comme la guerre sonne pour l'enfant,
depuis le ventre de sa mère.
Imaginez-vous que leurs histoires me touchent ? Que leurs
délires m'atteignent ? Une carte postale qui ferait rêver ?
Il eut fallu être fou et faible, pour se faire influencer, pour se
faire battre, par le cinéma.
Je suffoque, une panique légère ; il faut que je sorte.
Les double-battants de la porte s'écartèrent ; puis un
enchainement de corridors de plus en plus large matelassés
de pannes sans nuance ; l'air peu à peu se renouvelait et
comme sortant la tête de l'océan après une longue plongée,
je respirai en ouvrant les poumons ; alors le velours rouge
des moquettes fit place à un sol de plastique et de lino,
les loupiotes chaudes s'allongeaient et se rangeaient aux
plafonds en longues lignes d'halogènes ; il y eut un large
rideau bleu, un comptoir d'inox rayé ou poli, un fatras de
gens qui s'agitaient autour de moi et d'immenses baies
vitrées automatiques.
*
Ma vie, à quelques exceptions près et jusqu'alors jugées
insignifiantes, n'avait jamais côtoyé la poésie. Je la lui
interdisais comme je la prenais pour tout rapport indirect
aux choses ; un épisode poétique ne pouvait se produire que
par une certaine disposition à la lâcheté. Moi qui me croyais
fort et solide, je n'aurais jamais pu entendre la poésie qui
teintait alors mes requêtes : sortant du complexe de cinémas,
je demandais secours au soleil. J'attendais de lui qu'il
éradiquât le jaune malade qui ne voulait pas quitter les yeux
de mon père. J'espérais de celui qui avait donné aux fleurs
leurs pétales depuis la terre qu'il éteindrait le goût de mort
qui envahissait ma bouche ; lui qui faisait tout saurait me
rassurer quant à la maladie imaginaire de mon père mais il
ne fit rien ; tout juste m'éblouit-il.
*
Durant les quelques semaines qui suivirent, les manoeuvres
qui menèrent à ma perte s'organisèrent. Je réalise
aujourd'hui que d'avoir demandé pareille chose au soleil
consistait à faire de lui mon unique espoir. J'avais amorcé
seul la rotation de mon monde autour de cette couleur.
Pourquoi la sentis-je déjà si dangereuse, je ne saurais le dire,
mais l'histoire confirme toujours que l'instinct a raison.
*
Au milieu d'une nuit d'hiver, comme je rentrais chez moi et
que je n'avais pas dîné, que je ne pouvais concevoir, malgré la
fatigue, me coucher sans avaler quelque chose, je me
préparais un repas rapide. Maladroit – à la vérité, je n'avais
jamais correctement manié l'art de la cuisine - j'égouttais des
pâtes trop cuites et collantes et me brûlais un peu,
les glissant dans un bol. On eut dit une serpillère. Là, je
prenais la naïve initiative d'y ajouter une cuillère de crème,
espérant, à défaut de les désolidariser, leur offrir du goût.
L'odeur fût la première à me saisir, terrible : d'un rance
trop fort, relent de rot au brie, sucré au lait concentré, à
l'acidité délicate, lointaine humeur de citron coincée parmi
la clémentine ; elle me piqua le nez, se bloquait sous la glotte.
La contraction qui suivit, dans le pli de ma gorge, de celle
qui prévient le vomissement, me recentrait net sur le jus qui
moussait à la surface des pâtes, parfumant leur vapeur :
un coulis de grumeaux que jamais je ne pourrais oublier.
Ma bouche était remplie d'une salive indécise, double :
sécrétée d'une part comme je me sentais manger sous peu,
qu'en cela mes glandes s'étaient excitées, de l'autre
annonçant la purge, d'un parfum de mort. La bouche donc
pleine de bave, le nez bouché et les yeux coulants,
je rattrapais le pot rangé dans le frigo ; la crème, craquelante
de la simili-congélation du fond des étages supérieurs, n'avait
plus rien de fraiche, et parmi les stigmates de moisissures je
retrouvais là la couleur qui décorait l'oeil du divin Richard
d'Otto ; entre le blanc cassé et le jaune japonais, chaud et
gras, laiteux et comme sous une plaque d'huile et d'eau.
Et le goût répandu dans ma gorge, identique à celui qui
s'invitait à la fin de la projection, me propulse, entier, dans
ces fauteuils de velours rêches et chauds ; mes pensées se
troublent du même cauchemar : l'oeil de mon père est du
même jaune, il ne peut pas en être moins malade.
*
Le poison infiltre la brèche.
Si maigre fut-elle encore, la faille s'écarte tous les jours un
peu plus ; la plaie d'un homme blessé qui perd son sang.
Quel inconfort que de sentir son éthique malmenée par un
agent extérieur, mais quelle bêtise que de ne pas être préparé
au cadre qui se fissure, de ne pas savoir répondre aux
attaques qui transpercent ! Si l'homme de la rue de l'arbre
avait été idiot, je le serais tout autant.
Richard d'Otto avait négocié ma perte. Il avait suggéré la
maladie de mon père et cette vieille crème catalysait le doute
et le fantasme, les élevait en certitude. La maladie invitait à
son tour la mort et cette idée n'eut pas la chance du retour à
l'oubli – comme je l'aurais aimé pourtant, ne rien savoir,
jamais.
Elle évoluait dans mon sang, cette idée, allait de retour de
mon crâne à mon cul lorsque je m'asseyais pour réfléchir,
tentant de mesurer mes ardeurs et mes crampes ; elle passait
par mes pieds, cette idée, lorsque j'usais de la marche pour
me calmer les nerfs ; je luttais de mes forces, de toute ma
volonté et pourtant n'y faisais rien : il s'érigeait face à moi un
mur immense, rêve de tout publicitaire, simplement peint de
lettres foncées
Existe-t-elle, cette couleur,
dans le blanc de ses yeux ?
Et je jouais l'enfant, à nier en bloc, affirmant avec
beaucoup de vigueur, peut-être trop, lorsqu'on s'étonnait de
mes humeurs, que tout allait bien, qu'il n'y avait pas matière
à s'inquiéter ; je refusais une évidence, retardant de la
meilleure des mauvaises fois la confrontation avec l'homme
que je ne voulais pas comprendre malade. J'usais de ruses et
de stratagèmes pour échapper à la vérité, décalais nos rendezvous,
négociant la mise à mort.
*
Mon père n'était pas peintre, il ne s'habillait pas
d'harmonies, ne jouissait pas de cette fibre, créatrice disons,
qui guide les esthètes dans le façonnement de leurs couleurs,
dans le traitement de leur volume, en vue de compositions ;
il n'en était pas moins un observateur admirable, et en cela,
je crois, poète.
Il était drôle, à vendre ne rien vouloir apprendre de son
parcours ni de ses choix, ne considérant pas l'expérience
comme une formation active ; chaque jour était, selon lui, un
jour nouveau qu'il fallait lire comme il se présentait,
sans agacements ou ingratitudes préparés, sans ferveur
injustifiée, sans dépression nauséabonde.
Chaque matin, posté à sa fenêtre, il inspirait le calme des
orées. Il lisait le grain du ciel et ajustait son humeur de la
journée en fonction. Ne croyez pas, à un seul moment, ses
lectures aussi évidentes que les vôtres, vous l'auriez fait rire,
à vous émouvoir d'un soleil perdu seul dans le ciel :
il étudiait les intentions des gouttes de pluie, leur capacité à
écouter le vent et à se laisser guider par lui et ce malgré la
lourdeur que leur confère l'automne ; lorsque ce genre de
gouttes filaient, obliques, devant lui, on le savait comblé de
bonheur jusqu'à la tombée du jour.
Cette peau indigo et lavée à l'eau claire, fardée des
poudres pales des jours de pluie, des granules de levers de
soleils oranges et verts me tirent un sourire au sortir du
songe ; m'inciterait-elle à rêver encore un peu ?
*
Je les vois sous leur véritable valeur.
Il regrettait l'usage que faisait notre société d'un
vocabulaire déjà pauvre, employé ensuite avec imprécision,
purulent de raccourcis et de facilités ; une langue
malheureusement soumise par les dispositions de non-analyse
de l'éducation contemporaine, témoin triste d'une culture de
miroir et de vernis.
Notre monde s'est construit sur des nuances, pourtant ; si
seulement les autres regardaient le monde comme le visiteur
du musée admire un tableau, comme l'amoureux regarde
l'iris de celui dont il est en train de jouir ; si seulement, au
moins à propos des couleurs, pouvions-nous être honnête.
Avec l'idée de palier aux lacunes de notre éducation, il avait
inventé et mis en place le Repas Des Couleurs Vraies. C'était
un déjeuner hebdomadaire durant lequel toute la famille
devait à son tour citer une couleur présente sur ou autour de
la table. Chacun à notre tour, ma mère, mes frères, mes soeurs
et moi-même nous prêtions au jeux, avec plus ou moins de
conviction, énonçant ce que devant nous il nous semblait
voir.
Il était un simple souci de mesure et de justesse : les teintes
énoncées, le terre de Sienne aux reflets indigo du café tiède,
étaient débattues jusqu'à tomber d'accord au sujet de leur
caractéristiques exactes. Il y a du safran, par là / j'aurais dit
miel, mais je vois aussi le safran, il s'assombrit d'ailleurs
pour l'alezan, s'élève vers la paille sur le bord de la tasse,
comme l'or cuivré de certains vins. Toute une série de
compléments étaient autorisés à augmenter la précision des
propositions et nous dérapions vite dans une abstraction
complexe mais intègre ; par désintérêt ou par affront – je ne
l'ai jamais su – je n'avais jamais trouvé dans ce jeu que de
l'ennui.
*
Il était mon tour et je butais sur le marron douteux d'une
mousse au chocolat. Une première effluve me caresse le nez,
le pique lorsqu'elle repasse. Je ne dis rien.
Ce parfum, je le connaissais déjà – j'espérais tant ne jamais
le voir s'inviter au déjeuner. Il ne fallait plus qu'attendre,
désarmé comme je l'étais, que la machine s'emballât.
Ne t'émeus pas, pensai-je, reste silencieux. Une coupure de
courant pourrait nous plonger dans le noir et je serais sauvé.
Mais mon père insiste : Alors ?
- D'abord,
hésitais-je,
les pointes de jaune cassé parmi les bulles dans
la mousse, tapies dans ces grottes à flanc de falaises, falaises
creusées par les cuillères, confèrent au chocolat et à la puce
de cette mousse une aura qui me déplait. Ces pointes jaunes
sont prêtes à dégueuler et elles dégueulent d'ailleurs, comme
je bouge la tête et que la lumière d'en haut ne les caressent
plus pareil ; elles envahissent le creux de mon assiette.
La table, qui n'a pas l'habitude de m'entendre si précis, s'est
arrêtée de manger ; on ne regarde plus la mousse, on regarde
mes yeux. Il s'était mis à faire très chaud, mes poils euxmêmes
semblaient cuire. Qu'il était difficile de me contenir.
Je ne relève pas la tête, paralysé par l'impossible seule chose
que j'ai à dire.
Une bulle éclate ; je me dresse.
Tu es malade, papa, ton oeil le dit.
*
Aujourd'hui comme j'y repense, comme je me sens loin de
mon corps qui a fauté, il me semble que d'avoir livré mon
ressentiment à haute voix maintenait ouverte la brèche dont
je parlais plus tôt, à la manière de ces outils de chirurgien
qui gardent la plaie béante le temps de l'opération. Si je
m'étais contenu, si j'en avais fait l'effort, cette plaie, cette
ouverture qui mènerait à ma perte aurait peut-être cicatrisé
silencieusement. Au lieu de cela, ma voix me guidera vers
l'institut et vers la poésie, vers la montagne et ses forêts de
sapins solitaires.
En mauvais tacticien, j'avais exposé ma position à la
lumière ; et comme je ne parvenais pas à me calmer, que je
rabâchais de plus en plus fréquemment à mon père et bientôt
à chaque ouverture qu'il était un homme mourant, ces
déjeuners perdirent leur âme joyeuse et se terrèrent dans le
silence.
Face au refus de coopérer, face au stoïque de sa réaction à
l'annonce, communément choquante, de sa maladie,
je m'employais à utiliser son vocabulaire.
Je supposais qu'à la manière de coloristes passionnés, mon
père serait capable de distinguer, par les teintes que je lui
décrirai, une tonalité mal équilibrée dans mon regard, tirant
vers ce jaune curieux. Peut-être alors comprendrait-il mon
message, comprendrait-il mon inquiétude pour sa santé.
Je m'imaginais un photographe qui ne parviendrait pas à
rétablir l'équilibre dans ses couleurs, qui ne produirait que
des images monochromes et je ne pouvais me l'imaginer
autrement que se résignant au nom de l'amour de son art et
demander le secours de la médecine.
Je posais un filtre jaune entre mes yeux et le monde.
Comme si je ne croyais plus en mes avances, comme si je ne
croyais plus en sa maladie, je prenais part au déjeuner d'un
entrain nouveau ; je feignais la révélation d'une sympathie
pour ses jeux et les discussions légères reparurent.
Le Repas des Couleurs Vraies reprenait normal.
Je crois avoir tenu la mauvaise foi quelques semaines au
plus.
Un jour, perdant patience face à mes procédés idiots et sans
résultats, je haussais la voix et récriminais l'attitude juvénile
de mon père. Il me fixa sérieux et sourit qu'il ne pouvait à un
seul moment imaginer un tel diagnostic véritable, de la part
de quelqu'un qui depuis toujours s'était refusé à voir les
couleurs honnêtement.
Son attitude avait évolué ; il singeait l'enfant borné,
mimant ne rien entendre ou se moquant délibérément de
moi ; il enterrait chacune de mes mises en garde sous des
montagnes de blagues grasses et des calembours, souriait
l'ironie, le buste lancé vers l'avant, les mains sur les genoux,
s'adressant à moi comme à un chien ou un bambin, balayant
la tête :
Mais oui, allons le voir, ton médecin.
*
D'un déjeuner l'autre – nous ne nous rencontrions plus qu'à
ces occasions – les discussions se tendaient, l'air saturait,
irrespirable, dans des débats furieux. Dans cette tension je
perdis l'illusion du contrôle : le jaune crème fraiche périmée
de mon filtre devint une couleur qui me sautait effectivement
aux yeux, que je ne pouvais plus éviter. Elle était partout en
petite touche et la moindre de ses apparitions me faisait
horreur, comme le goût de fruits de mer dans un plat mal
rincé, et partout elle me suivait, partout elle me signifiait, la
maladie de mon père.
Elle habitait maintenant mon vocabulaire par conviction,
m'apparaissant tout le jour et toute la nuit et mon père,
agacé, en imposa des déjeuners muets
Le monde est constitué de nuances et de touches, il n'a
jamais été fait d'aplats ennuyeux, ton jaune ne peut pas
exister comme tu le dis. A le citer sans cesse tu dénatures
complètement nos analyses. Tu devrais avoir honte de
manquer à ce point là de considération pour l'organe si
parfait qu'est notre oeil.
M'aurait-il cru si je lui avais dis, alors, que ces impressions
étaient honnêtes ?
*
Mon père se présenta bientôt aux repas avec des visages
nouveaux ; elles étaient des garnitures de pâtisserie, les
excroissances ridicules avec lesquelles il s'affichait, on eut dit
un enfant de paraître ainsi crotté : des croûtes de purée aux
moustaches, des mousses de dentifrice aux creux des lèvres,
des touffes de poils mal rasés, évoluant en petit troupeau parci
par-là sur les joues et sur la gorge ; des yeux en crotte et
des cheveux gras ; des cicatrices fraiches, bouchées de sang
coagulé, fleurissaient entre les rides.
Un jour, le visage exagérément sale, il fut refusé à l'entrée
du restaurant ; il m'avoua alors, le regard triste du vaincu,
qu'il n'osait plus trouver son reflet dans le miroir.
*
La salle d'attente était meublée de deux canapés de cuirs
foncés se faisant face ; entre eux une table basse, trop
éloignée pour y poser les pieds. Des piles de magazines cornés
et mous la couvraient, sans que personne n'y touche jamais,
l'image trop sûre du sandwich aux germes de rhumes sec ;
sur notre gauche, un énorme pot de terre débordait de billes
d'engrais et de feuilles géantes et épaisses, suantes de
pucerons.
Des affichettes aux couleurs vives nous invitaient à des
festivals de province depuis longtemps passé, mais leurs
formats toujours utiles cachaient les fissures qui creusaient
les vieilles peintures. C'était un jeu de rectangles bicolores,
s'organisant sans logique de grille ; des lignes curieuses
partant du plafond et descendant, obliques, toute la hauteur
des murs.
Le docteur nous reçut.
*
Nous nous assîmes, mon père et moi, au bureau. Après avoir
levé les yeux sur nous et une seconde, il engagea la
conversation sans vraiment l'écouter, demanda sur qui
reposerait la consultation, se leva, plongea la main dans une
poche pour en sortir un stéthoscope, assit mon père sur son
divan d'examen, le fit respirer fort, joua de la baguette puis
s'énerva de la plaisanterie.
Il me fixait.
Il est souvent délicat de traiter de sujet aussi complexe et
aussi vaste que la médecine, de tenter de garder le sérieux
d'une analyse, lorsque par l'examen éclair du regard,
il devient évident que nous traitons le mauvais sujet.
Il est à perdre la raison qu'un homme ne prête pas la
moindre attention à la teinte si identifiable qui se propage
par sa cornée ; il fait foi, ce jaune, d'une santé fragile et
abimée qui, si elle n'interdit par un retour à la fraicheur
normale et la stabilité, nécessitera des efforts superbes en vue
de son rétablissement.
Vous êtes malade, jeune homme ; votre père, lui, va bien.
*
La couleur que vous portez à l'oeil, témoigne d'un mal, non
du foie comme vous semblez le croire, mais des nerfs ;
à l'exciter ainsi par des pressions répétées sur votre père, vous
vous êtes mis en danger, et il vous faut maintenant le repos, si
vous ne voulez pas enrayer la pompe de votre coeur.
Aujourd'hui nous ne sommes plus dans la prévention, ni
totalement dans l'urgence ; votre vie est entre vos mains, à
vous d'agir et de combattre vos maux.
Il vous faut retrouver le calme, éloigner les tensions,
réapprendre la promenade et regarder à outrance ; il vous
faut écouter votre corps et entendre ce qu'il vous dit,
apprécier les espaces où il vous mènera et y respirer.
En un mot, il vous faut vivre.
*
Je crus d'abord à une blague. Je riais un moment puis, face
au silence du cabinet, revins aux yeux du médecin qui
attendait que je me calme ; je dus me moquer de son procès,
puis je me tus pour de bon ; il me tendit le miroir.
Le jaune propagé.
Nous avons les moyens de vous aider mais dans cette
épreuve vous serez seul. Vous ne pourrez pas compter sur le
soutien de médicaments, qui vous consolideraient, là où nous
souhaitons vous fragiliser.
Comprenez que vous n'êtes pas le premier à affliger un être
cher d'un mal qui vous touche ; et ce qui vous fait tort, nous
médecins, le savons, est votre sensibilité.
Nous savons aussi qu'elle est parfois nécessaire la
restriction sévère pour recouvrir au goût facile des choses.
Nous vous enfermerons, avec votre consentement, dans une
des chambres de notre institut. Les murs y seront d'un blanc
sans faille et vous n'y trouverez aucune fenêtre, vous n'aurez
aucune idée de l'heure, ni de la lumière qu'il peut faire
dehors. Le confort y sera radicalement limité ; votre chambre
ne vous offrira qu'une couche et qu'une toilette.
Les allumages et extinctions des halogènes signifieront pour
vous le jour et la nuit ; ils seront automatisés et modifiables
sous aucun prétexte. Les repas seront servis dans le noir...
Il hésita
... et vous découvrirez des goûts indépendants des couleurs.
Vous n'aurez pour seul interlocuteur que cette pièce vide et
muette.
N'imaginez à aucun moment cet espace comme une prison,
votre chambre comme une cellule : à aucun moment vous ne
serez enfermé, aucun verrou ne retiendra la porte ; la sortie
de cette univers sera acquise par une simple pression sur la
poignée. Une fois sorti, par contre, vous ne pourrez plus y rérentrer.
Il existe une seule règle inhérente à votre rétablissement :
vous devez croire en la valeur bénéfique de notre procédé,
éperdument.
*
Comment aurais-je pu marchander sans paraître ridicule,
moi qui étais sur le point de faire interner mon père pour ces
mêmes raisons ?
Quelques semaines plus tard je me présente à l'Institut, de
plein gré sans doute.
Comme j'entre pour la première fois dans ma chambre, il
m'envahit le sentiment étrange d'un monde qui m'observe et
que je ne peux voir ; la chambre, dès nos premiers instants
de vie commune, me le chuchote : elle contient un secret.
Les murs sont d'une blancheur infinie ; ou peut-être est-ce
la puissance des halogènes qui irradie les cloisons et en
dissipe toute potentielle irrégularité, peut-être est-ce la
lumière même qui m'interdit l'enquête ? Je crois déjà
pourtant à une vie derrière ses peintures dont l'éclat extrême
me rappelle les neiges blanches des sommets. Les profondeurs
se confondent dans cette pièce et je perds l'équilibre un pas
sur deux : il me semble, à chaque fois, plonger dans le vide et
y flotter. Si nulle part existait, c'est là que je serais.
Et la première journée en tant que prisonnier du néant fut
d'un rare ennui ; mes yeux brûlaient vite de la trop grande
intensité des lumières ; je les fermai. Il y eut le bouillon de
mes paupières, puis le noir, enfin. Un repas au goût étrange –
je crus reconnaitre de l'eau. Puis le repos – pour mes yeux au
moins - sans sommeil. Au matin, lorsque se rallumèrent les
lumières, j'y vois, me semble-t-il, un peu mieux.
Voir, là, n'est peut-être pas le juste verbe à employer.
Je perçois des nuances au travers de paupières que je dois
maintenir closes comme la lumière est trop forte, et elles se
révèlent, entre les veines et les dermes, mais je peine à les
identifier : elles sont là, je les sens, et pourtant, je ne peux
leur donner de noms.
Aussi je garderai les yeux clos pendant une majeure partie
du jour et de la nuit, et de même, sans véritable évolution,
pendant toute une semaine encore. L'espace cependant se
précise, et au delà d'une chambre, c'est une cellule juste assez
grande pour ne pas paraître petite. Elle est plus longue que
large de moitié et le plafond, un peu bas, lui donne le volume
d'une grosse brique.
*
Aujourd'hui, comme je peux le dire, je trouve morbide le
mouvement par lequel l'esprit s'habitue aux changements
infimes et qu'il ne s'en dérange pas, qu'il ne croit pas utile de
signaler à son corps que les choses bougent et alors celui là
suit, sans s'étonner. Sommes-nous des enfants éternels, que
l'on conduit en voyage, et qui dorment sur la route, qui ne se
réveillent qu'une fois l'horizon confondu avec l'océan ?
Je recevais, aussi clairement que je vous vois, les lumières
des néons transformées par les filtres de mes paupières et
m'en ennuyais : tous les jours, sur ces vitraux, apparaitront
des formes vagues et des teintes flottantes, des écarts du
jaune au rouge, qui glisseront en s'allongeant, d'un pôle à
l'autre de mes globes quand je tournerai les yeux ; des valses
légères et vertes, quelques tourbillons me surprendraient
peut-être, encore, doucement. Puis la nuit serait, par ces
mêmes volets, de picotements violets et d'étoiles qui
scintillent, d'un ciel éclairé au stroboscope, par là traversé de
quelques nuages qui officieront le dialogue entre des noirs
aux diverses opacités.
Voyez ! Sans m'en rendre compte ! Comme je les nomme !
*
Et les journées se suivirent et avec elles les semaines.
Mes yeux, chaque jour acceptèrent la luminosité
exceptionnelle et bientôt je n'anticipai plus la nuit ; il y eut,
par moments, des ombres éphémères, du mouvement entre les
couches des peintures ; mais les nerfs de mes yeux,
las surement d'être dupés, les jugeaient comme on juge un
mirage, et me laissaient sans ces informations excitantes.
Mon corps amorphe, avachi dans une couche molle.
*
Je n'avais pas dormi depuis mon arrivée, ou de siestes
écourtées par des cauchemars ; la fatigue acère les nerfs et je
m'impatiente de mon état, doute à chaque instant un peu
plus de ma situation. N'était-ce pas mon père, l'homme
malade ?
Et comme je fixe sous la lumière, l'air bovin sans doute, un
des murs débiles de ma cellule, il survient une explosion :
des jets d'or filent depuis un nuage violet de glycine,
poussière de cerise et d'incarnat, s’essoufflant vers l'ivoire, et
traversent la pièce en trombe, lignant l'espace d'abricot et de
turquoise ; de minuscules éclats de feu s'amusent du choc au
sol, des brins de pailles indigo et havane, des ballets de
cendre dans les airs jusqu'au plafond ; les murs se tintent
d'essence topaze, de jade, de lilas pâle ; puis le calme, à
nouveau.
Une mite cherchant le repos s'était approchée d'un néon.
Au contact elle explose, délivre son âme pareil à un feu
d'artifice.
*
Rappelez vous mon incrédulité face aux procédés de mon
père. Alors, cette image en tête, et abruti d'un feu d'artifice
qui vous éblouit en plein jour, figurez vous un dictionnaire
vous tombant dessus, le volume clos s'écrase sur votre crâne
et vous assomme. Lorsque vous revenez à vous, le livre s'est
ouvert et laisse voir une double page parmi des milliers. C'est
un monde nouveau qu'il vous offre, il nécessitera l'effort
considérable pour le dompter ; si seulement, plus tôt, vous
aviez accepté l'alphabet avec lequel il compose son
vocabulaire...
Le monde s'était illuminé.
*
Pris de court et tournant une seconde le dos à l'éthique qui
m'avait mené jusqu'ici – par laquelle je refusais de voir les
couleurs vraies – je comprenais, enfin, la possible subtilité de
la lumière. Dire qu'il eut simplement fallu me surprendre.
J'avais vu et identifié, ponctuellement certes, les couleurs
qui composaient la pétarade. Je les avais nommé et elles
s'étaient inscrites à ma mémoire. Lilas, topaze, indigo et
incarnat, comme je les rappelle, me répondent.
*
Il sembla alors, quelle curieuse histoire, que des mites
brulèrent quotidiennement et même plusieurs fois par jour
sur ces néons immobiles ; l'examen des nuanciers peuplaient
pour mon plaisir des journées sinon fades.
Chaque jour il était un pourpre nouveau ou un phtalo
d'avantage verdi, chaque jour mon acuité s'acérait et j'en
complétais mon vocabulaire et chaque jour, des couleurs
formellement identifiées jouaient avec mon passé, comme j'en
fus surpris, piochant dans ma mémoire ces moments de vie
où des couleurs parfaitement identiques s'étaient déjà
présentées.
De la chartreuse d'une balle de tennis, au miroir orange et
azuré du saumon fumé des cantines, du dragée pâle d'une
nuit d'amour de cinéma, au clair de lune par la gaze fine des
rideaux, il fallait voir là où les ombres des mites sur les murs
m'amenaient et comme ces transports dans le temps
s'opéraient faciles.
Ces sessions d'apprentissage, d'une rare intensité
comparées au reste de mes journées, parfumées du goût
délicat de plusieurs époques qui se confondent, invitaient
dans le silence de ma chambre l'amertume de la mélancolie.
*
Ces analogies, ces rêves éveillés, demandaient la lumière ou
mouraient dans le noir. N'arrive-t-il pas au musicien de ne
pas pouvoir trouver le La dans le silence absolu ?
Pourtant, vite, l'exception : le feu d'une mite, parmi la
myriade de petits jets colorés, s'était éteint en passant par le
jaune malade. Sa fumée ravivait d'une précision nouvelle le
ton dégoûtant qui devait d'ailleurs encore polluer mon oeil,
que je pensais voir dans celui de mon père, ce jaune crème
fraiche périmée, précisément d'un beurre craquelant et
rance, au reflet d'eau verte, presque rôti. Ce jaune là, qui
avait si sérieusement pénétré mon corps, ne se manifestait
d'ailleurs plus comme les autres couleurs, à la surface de mes
yeux, mais comme un nerf qui se déplace et qui me pique en
différents organes, avec comme signature ce goût de mort.
A nouveau donc, celui-là peuple seul mes nuits et survit dans
l'ombre.
*
Je suis immobile et bête, allongé au sol, le crâne plein de
tristes souvenirs et je souris de moi-même : comment ai-je pu
un instant penser que, la lumière éteinte, les nuances
rendues impossibles, il s'organiserait en mon esprit des
réalités alternatives ? Comment ai-je pu croire, riais-je, qu'à
défaut de dormir, j'aurais pu rêvé ? Il faut, je m'en convaincs,
renouer avec ce rêve, depuis si longtemps oublié ; je ne sais
d'ailleurs plus comment faire ; ma mère aurait su m'aider ;
quelle mélancolie encore, comme je pense à elle. À la fatigue
s'ajoute la langueur triste de sa disparition, la nostalgie de
ses mots chauds et j'agonise, là, et ma tête, à son tour, se met
à souffrir, d'un mal que je ne connais plus depuis longtemps.
Elle cogne, telle une barque en pleine tempête, contre des
pontons d'enfance. C'est alors qu'elle se présente énorme et
qu'elle m'enlace rapide, l'évidente solution : la logique
trilogie des aspirines.
*
Le paysage autour s'arrange, dans l'air flotte un parfum de
sel. Je suis assis sur la banquette arrière de la voiture,
la ceinture trop haute me scie le bras ; ma mère nous
conduit, en silence, vers l'océan.
Nous roulons depuis longtemps déjà et de la route il ne
nous apparaît plus grand chose ; la nuit a eu raison de la
forêt de pins qui la borde de jour et nos phares éclairent d'un
orange modeste les hachures au sol du bandeau de sécurité.
Et ces lignes discontinues qui nous bercent absolument nous
maintiennent aussi éveillés, mes frères, mes soeurs et moi, et
dans un état de calme rare. Là, comme la demi-lune
transparaît par quelques nuages faibles et bleus de l'autre
coté du pare-brise, je suis pris d'un violent mal de crâne.
Je ne sais pas exactement ce qui me décidait de le cacher à
ma mère. Peut-être pour la première fois conscient de son
empathie je veux lui épargner l'inquiétude de savoir son fils
malade, peut-être que je ne veux pas retarder notre arrivée...
Je reste muet et ferme les yeux.
Cet état d'inconfort m'amuse et je n'en ai pas l'habitude.
D'une initiative naïve et toute aussi nouvelle, je scénarise ma
guérison : j'imagine le volume de mon crâne comme un grand
pays, fait de montagnes et de vallées et quelque part par ce
territoire se trouveraient les quartiers de mon mal ; à l'aide
de mes armées je le délogerai et me ferai justice moi-même,
peut-être l'expulsant ou lui donnant la mort.
Je somme mes soldats d'identifier la zone qui contrôle la
migraine : j'ordonne les battues et à mesure des campagnes,
ils mettent à jour des pressions aux tempes, relèvent un froid
cisaillant aux sinus, subissent de lourdes chaleurs au sommet
de la nuque mais rien, ils me l'assurent en revenant, ne
touche d'une façon uniforme à l'entièreté du crâne ou du
cerveau ; je me souviens répéter mes directives, insatisfait de
leur conclusion et à nouveau je les renvois me trouver le
point d'appui de ce mal global et à nouveau ils reviennent
penauds ; ils le répètent, au risque de m'énerver, la tête ne
souffre pas dans son ensemble, il n'existe pas de poste central
de commandement mais quelques zones faibles, identifiables
et identifiées.
Pourquoi lui aurions-nous donné pareil nom, ai-je
demandé ? Fier de ma rhétorique.
Et encore ils y retournent.
Sur la banquette arrière, entouré de ma famille et dans la
nuit, je peux le dire aujourd'hui que je suis mort et que la
mort seule laisse le temps à l'analyse, sur cette banquette
donc, il se révéla à moi ce qui aurait pu être un appui
important à mon sauvetage mais qui ne l'était pas et ne le
deviendrait jamais : je doutai pour la première fois et tout de
suite, pareil à un choc allergique, je refusai le doute – si
jeune et déjà intraitable, comme un vieil homme mourant.
J'ai eu le temps, depuis ma mort, de comprendre quelle
porte s'était entrouverte pour laisser le doute s'introduire :
la porte de l'ennui. À commander machinalement mes
soldats, à les renvoyer sans cesse par habitude, anticipant
même qu'ils ne trouveraient rien, comme je ne prends plus
au sérieux, en somme, mon rôle de chef des armées, je laisse
mes pensées sombrer dans une sorte de léthargie ; l'habitude
puis l'ennui.
Alors, dans un élan parallèle, dans un recoin caché de mon
cerveau, peut-être une caverne, un autre moi, tout petit
encore, se met à chercher aussi la réponse mais emprunte un
chemin autre. Le doute est là, il prend place et se hisse,
comme la vigne tord ses racines entre les pierres et se tord
encore jusqu'au raisin et le doute, mon ami, cet autre moi,
me suggère que je me trompe, que mon chemin n'est pas le
bon, que peut-être devrais-je avoir une confiance plus
mesurée en mes idées.
Le mal de crâne est-il ce que j'ai ? Peut-être souffre-je d'une
autre chose ? Peut-être suis-je le premier cas d'un mal
nouveau ?
Et mes soldats, peut-être intimidés par cet homme des
cavernes, peut-être séduit par lui, me tournent le dos et ne
reviennent plus. Ils désertent et comme je m'accable sur mon
sort, sur mon armée qui maigrit et maigrit, je constate, un
peu idiot, que le mal aussi s'était évaporé ; je me souviens
avoir poursuivi longtemps et seul et incrédule, la recherche
de cette part de moi-même qui n'existait plus. Le mal de
crâne était parti. Le doute, cet homme des cavernes, aussi.
Le flash d'un éclair au loin, d'un orage que je ne
soupçonnais pas, souligne la révélation.
J'analyserai le miracle.
*
Aujourd'hui, cette réaction m'amuse. Elle était empreinte
d'un pragmatisme qui ne se répéterait jamais plus, en tout
cas pas au cours de ma vie calme. Ou peut-être je me trompe
encore, à vouloir avoir mauvaise figure, car il y avait un peu
de cela, dans ces derniers jours d'institut ; il y avait un peu
de cela, à essayer de comprendre mieux les couleurs.
Il y avait de cela à laisser me revenir ces épisodes d'enfance,
cette nuit précisément.
*
Il est sûr, par contre, que je ne réussis pas une seule autre
fois à étouffer un mal de crâne par excès de réflexion à son
sujet.
J'avais vu la mer et j'avais aimé son odeur de sel, son air
mouillé. Comme je les avais aimés ! Et avec cela que la
douleur soit lointaine ! Aussi, dès qu'une migraine me faisait
garder le lit, je repensais fort à la mer et à la forêt disparue
sur le bord de la route et j'essayais de retrouver cette odeur
de sel dans l'air, car voilà comme cela s'était écrit : lorsque
du sel parfume le vent, le mal de crâne s'égare.
Mais l'expérience échoue à chaque fois : je n'en guéris
jamais.
Et à mesure que je les répète, ces tentatives de guérison se
transforment en un jeu dont j'aurai égaré les règles. J'en
connais la chute mais ne sais plus comment y parvenir ni,
même, qui en sont les acteurs. Je m'engageais, méticuleux, en
petit alchimiste, dans la recherche de ces règles dès les
montées des fièvres. Le terrain de jeux, lui, était clair
puisqu'il englobait la totalité de ce qui faisait mon cerveau :
les souvenirs, les délires et des rêves et des ressentiments
aussi qui prenaient la forme, comme au cours du trajet en
voiture, de paysages longs, boisés ou en friches, déserts ou
couverts de plus ou moins d'eau, parfois de ciment, pourquoi
pas d'asphalte damé.
Les parties commençaient pareil : des assauts au hasard
d'abord puis d'autres campagnes plus ciblées ne soulageaient
pas ma tête qui cognaient mais me donnaient bientôt à voir
des histoires charmantes ou pleine d'horreur, dictée dans la
prose des fables ; mille aventures me trimbalaient d'un
hémisphère à l'autre de mon pays. Les synapses qui me
permettaient l'exploration, ces intrépides soldats,
construisaient des ponts entre toutes les choses de ce paysage.
Moi qui croyais guérir, emmitouflé dans les couvertures, je ne
faisais qu'étendre le pouvoir de mon imagination. J'ancrais le
rêve dans la réalité et l'un n'allait plus sans l'autre ; lorsque
venait le mal de crâne venait l'idée.
Les migraines ne faiblissaient pas pour autant, pas par
simple projection, et mes pleurs invitaient ma mère à me
prescrire, en médicament, de grands verres d'eau troublée
d'aspirine. Son goût d'abord, joua avec mes sens aussi
efficacement que l'odeur salée des vents de bords de mer ; le
nom ensuite, puis la simple vue du sachet s'associait
intimement à l'éradication future du mal et aux voyages
libres et inconscients.
Je ne saurais dire, pas même maintenant, laquelle des
projections était la plus belle : l'aspirine prouvait être la
pierre philosophale, celle qui ralliait l'idée du soulagement
futur à la promesse d'une formidable histoire ; mieux encore,
elle officiait de la sorte jusqu'à ce que ses propriétés
chimiques ne se réveillent et n'agissent sur mon corps : là,
tout s'endort, le voyage comme le mal et je m'extirpe du
brouillard du voyage et du mal comme d'un mauvais rêve,
comme la demi-lune illuminait le pare-brise au dessus des
nuages, l'air chargé de sel.
*
Bientôt, les sachets d'aspirine n'étaient plus consommés
que pour cette vertu secondaire, que pour les voyages.
Je sirotais un verre d'eau plein du poison, parfois même ne
faisais que lire les caractères magenta de l'ASPÉGIC pour que
des délires éthiques me viennent, pour ouvrir la porte à ces
cavernes que l'on n'ose regarder de plein jour. Et les
paradoxes se présentaient, à chaque fois.
*
Ne pensez pas, ne soyez pas médiocre, l'aspirine comme une
drogue, elle l'était moins que certaine madeleine. Il existait
simplement, comme il aurait pu être le cas entre beaucoup
d'autre chose, un lien inédit entre la poudre et mes rêves.
Ma mère mourait, quelque temps plus tard, et je stoppai
tout aussi net cette consommation d'onirisme assisté.
Je n'ai pas rêvé depuis.
*
Dans cette chambre noire et trop petite que je n'avais
jamais quittée, des bribes de souvenirs flottaient çà et là. Je
soupçonne en la logique mise en place à l'époque un schéma
que je pourrai reproduire ou adapter. Il me permettrait - qui
sait - le rêve la nuit ; peut-être les couleurs sans lumière.
Je procédais à tâtons, de même que pour mettre à jour les
règles du jeu de mon enfance, et essayais de me rappeler
l'odeur salée du bord de mer, le léger tremblement de la
voiture, le goût de l'aspirine ou encore les baisers de ma
mère, sur mon front chaud. Aucune de ces sensations ne
revivaient, mais déjà le mal de crâne avait disparu. Je me
fichais de toute façon de ce mal, je ne voulais que du
divertissement, rompre d'avec la monotonie des jours ici.
Je ne parvenais pas non plus à reconquérir mes petites
histoires : je perdais déjà confiance et me plaignais d'avance
de cette journée du lendemain, à attendre sous la lumière
brûlante des néons, l'analyse des couleurs des corps
carbonisés des mites. Demain je repenserai aux aspirines
aussi surement, et le coeur s'alourdira comme il y aura aussi
ma mère. Cette nuit là j'étais dans un autre jour. Elle était la
nuit autour de ma peau et le lendemain à l'intérieur.
*
J'ouvrais les yeux lentement et alors je comprenais que je
m'étais endormi.
Il était le lendemain.
Autour de moi, je les voyais sans le réaliser, des murs peints
de points pâles, de saumon, de beige et de kaki, de framboise,
d'amande et de vermeil, d'albâtre et de caramel – les citer
toutes tiendrait d'un exploit ennuyeux ; figurons nous là
dans toute son envergure toutes les couleurs du monde.
Je plissais fort les yeux pour accentuer les contrastes, pour
mélanger toutes ces teintes et peut-être les réduire à un
simple aplat ; effort inutile, je devais me résoudre : la couleur
blanche dont avait toujours été faite ces murs ne reparaissait
pas. Ils étaient aussi devenus quatre tableaux grouillants de
souvenirs.
J'eus l'impression de voir pour la première fois.
*
La nuit suivante, allez savoir, fut d'un sommeil lourd.
Je m'y suis permis le rêve.
*
Les nuits et les jours se suivirent ainsi et un peu moins
monotones comme je crus, à chaque éveil, en apprendre un
peu plus sur mes principes. À propos, j'entendais d'une
nouvelle oreille les directives du médecin qui me conseillait
de vivre, et je vécus dans le développement de mon sensible.
Mon emploi du temps se divisa en trois parties qui
s'équilibraient dans leur fonction.
Première partie
Du lever des néons à leurs extinctions
Le jour était employé à l'étude de la palette qui courait sur
les murs.
Si il existe tant de variations dans cette teinte censée être
blanche, il faut se préparer à ce que la sortie dans le monde
et sous le soleil soit infiniment plus riche, riche au delà de
l'imagination.
Ces couleurs, je continuais de les nommer instinctivement
par le verbe ; puis certaines furent associées à des
événements, des sonorités ou de goûts, parfois même des
humeurs – n'avez-vous jamais rencontré un carmin triste et
sucré ? Elles augmentaient, pour ainsi dire, mes compétences
colorimétriques.
Deuxième partie
Dans la pénombre
D'abord le souper m'offrait la possibilité de combiner
l'expérience de ma journée à ces mets invisibles. Le ventre
plein et le palais badigeonné de saveurs et de souvenirs,
je m'exerçais aux projections et me voyais le lendemain
associant des teintes inconnues à une multitude de chose.
Troisième partie
Dans le rêve
Cette dernière partie émergeait timide, fit pour un temps
mine de ne pas exister. Comme j'écoutais tout maintenant, je
l'isolais rapide et elle devint incontournable. Elle était un
rêve qui ne s'arrêtait pas, un conte qui reprenait là où il
s'était éteint ; d'une nuit sur l'autre, il s'étendait notre
voyage au coeur de l'île. Pour cela, bien sûr, je ne pouvais être
qu'endormi.
*
Bientôt les dimensions ne respectent plus ni leurs créneaux
horaires ni les soucis de leurs rangs. Les différents versants
de la réalité se diluent dans l'analogie : dans le nuage tout est
nuage, dans la vapeur les frontières se mélangent.
Les synapses, excitées de tout bord, avaient décidé de
joindre tout à tout. À la manière des aspirines, elles brisaient
des barrières arbitrairement érigées par moi. Pourquoi
respecter des tiers-temps taillés par la volonté de la lumière,
alors qu'elle est la lumière que l'on souhaite abroger ? Ne
souhaite-t-on pas voir dans le noir ? Je n'aurai cessé de penser
qu'il est nécessaire le respect strict d'un ordre, si l'on veut
jouir un jour de quoi que ce soit. Toute ma vie aura été écrite
selon ce code faussement courageux, selon ce code simplet et
sans nuance. Les synapses, j'avais cette chance, servaient à
nouveau l'exploration d'un univers plus vaste, un univers de
poésie. Un dialogue se tissait, dans ce sens-là ou dans un
autre : les couleurs autorisées par les néons sur les murs
teintaient les projections du lendemain malgré le noir, et les
épisodes rêvés, pendant l'après-midi ou le matin,
apparaissaient sous la peinture.
Il y avait là le regard d'Olympe dans le port de la Gomera,
nos longues marches dans les vallées ; il y avait aussi des
instants de la vie de Richard avant son monologue, des perles
de buées sur les fenêtres de sa cuisine encore petit, ou comme
il ramassait ces curieux champignons ; je voyais son jardin
être détruit et la ronde des renards qui s'enculent.
Chaque image portait le sceau de la transgression et je crois
même m'être permis le rêve dans le rêve.
Les mites explosaient toujours et d'une nouvelle explosion,
il me revint l'or du reflet des flammes dans les écailles de
l'arbre et son odeur de plumes grillées ; je décidai de quitter
l'institut.
Si le jaune crème fraiche périmée n'est plus nécessaire pour
déclencher des projections morbides, il ne devrait pas plus
m'infliger le goût de la maladie s'il se présente à nouveau.
Je tournai la poignée et tirai la porte vers l'intérieur.

LA MORT POURTANT
Le Roi, qui se souvient de tout, n'a pas parlé. Il descend de
son lit. Une lumière vive, des nuages évaporés, grille le plan
de travail et le bas des stores relevés.
Il s'arrête au jardin de bulbe, saisit l'illustration d'azalée.
Il sent pourtant si bon.

LE BULBE EST LA FLEUR

Imitant le bulbe qui contient son parfum, ses pistils et ses
pétales et qui ne le laisse à voir qu'à celui qui le veut,
le devenir du Roi se scellait.
Son rapport aux couleurs influençait son développement
sans pour autant en changer la moelle ; elles sont son soleil
ces couleurs, elles lui ont permis de grandir, de s'épanouir et
de devenir beau, mais il était déjà tout aussi beau et le serait
devenu tout aussi sans elle.
Jusqu'à ce séjour particulier, au cours duquel il décidait de
s'écouter lui-même et de ne plus s'intéresser à son père,
il devenait lui, cessait de pouvoir être un autre.

LA GUÉRISON PAR LE JARDIN

Nous sommes au jeune matin, à la fin du printemps.
Les volets de la chambre sont fermés et la lumière claire et
bleue s'infiltre entre les pales de bois, dessine des rayures sur
les briques du cadre. Elles sont, selon l'incidence claire,
garance, ardoise, van Dyck ou vert foncé. À gauche, au delà
de la traverse, la fenêtre est peut-être ouverte, on n'en voit
pas la vitre, un rideau de tissu léger flotte doucement.
Je n'ai jamais imaginé la mort comme une sanction
inévitable ou comme un passage obligé par l'inertie ;
ma vie s'est organisée autour d'une telle combinaison
de poésie que l'idée même de la disparition se
soustrayait face au possible du voyage par la
réincarnation. Si mon coeur s'arrêtait de battre et mon
cerveau de rêver, je reviendrais dans l'instant en fleur,
me liquéfierais en goutte d'eau et goutterais de tous les
états et de toutes les formes, tournerais et retournerais
parmi l'enceinte atmosphère de ma chère planète, me
laissant vivre ainsi mille vies jusqu'à peut-être
retrouver ce même corps et recommencer ma vie
d'homme sans rien y changer.
Aujourd'hui, je suis Richard d'Otto, vieil homme et
père de famille ; et aujourd'hui, je suis selon les
analyses de quelques diplômes un homme malade.
Aussi, il ne leur fallut que peu de temps avant de
m'aliter et à me consigner dans le vague et la
résignation, à me faire perdre, par injections et
attaques ciblées, l'assurance de ma force, la confiance
en la poésie ; allongé comme je le suis dans ces draps de
plastique, je ne peux plus que subir, ne pouvant tendre
le bras pour les ouvrir, les volets constamment fermés
de ma chambre ; aussi vite interdit de voir le simple
monde.
En contre-bas, une famille - il y a trois enfants - dîne
autour d'une table ronde ; les plats fument lorsqu'on lève les
couvercles ; on rit en se passant le sel. Dehors, les branches
sont nues et uniquement éclairés oranges, de l'orange du
lustre qui brille à l'intérieur. Des lignes de flocons parcourent
l'image, un peu n'importe comment, sans pour autant nous
empêcher de voir. Une coupure de courant nous plonge, tous
ensemble, dans l'obscurité. La voix de Richard, elle, poursuit.
Et les nuits et les jours de mon séjour dans la
chambre d'hôpital sont d'un ennui si imperméable que
mes voisins se laissent emporter, les uns suivant les
autres, par leurs maladie respectives. Il me reste encore
un semblant de conviction et d'énergie et je me plais à
passer le temps en plongeant et replongeant dans les
souvenirs qui ont composé ma présente vie, qui ont
dessiné les traits de mon caractère et de ma morale.
Il en est un qui se joue plus souvent que les autres :
par le miroir de l'enfance, je me revois ce jour où attiré
par l'organisation de ses pétales, j'étais resté à
contempler et des heures durant l'unique rose du
jardin public, fleuri pourtant de mille autres variétés ;
que lorsque questionné par le gardien, à la fermeture,
alors que je passais la grille, sur ce que je trouvais à
cette rose si commune, que tout le monde a chez soi et
que personne ne regarde, qu'il répétait avec insistance
ensuite qu'il me fallait m'intéresser et d'urgence aux
autres fleurs, celles pour lesquelles j'étais fait je lui
répondais :
C'est d'elle que tout commencera
C'est, parmi la foule qui tourbillonne dans la gare,
un couple qui s'enlace et qui pleure.
Aujourd'hui, je ne sais plus rien d'autre que ce
souvenir de rose qui d'ailleurs se floute. Je végète, l'oeil
vitreux et de lait, m'essayant à quelques sourires aux
sages femmes, mais les muscles de mon visage, je crois,
ne répondent plus. Des filets de bave s'amassent en
flaque, sur les draps.
C'est une tasse de café qui fume et qui vibre, qui se calme
et qui refroidit, comme on l'a oubliée.
*
Un matin – dehors il fait encore noir – mon fils me
fait monter dans une ambulance.
Le convoi suit une route que je reconnais parmi tout
ce que je ne sais plus, malgré cette mémoire en
évaporation : la route pour la maison de mon enfance,
là où m'ont élevé mes parents, où je suis devenu père ;
la maison d'enfance de mes enfants.
Il a installé le fauteuil du bureau dans le salon, face à
la grande baie. Il m'invite à m'asseoir. Les soignants
m'aident.
C'est, sous le soleil au zénith et de l'autre coté de la
baie vitrée, un jardin tout arrangé, dramatiquement
propre, qu'il a dû travailler pendant des semaines :
les mauvaises herbes sont arrachées, les hautes
raccourcies en pelouse ; pas une feuille morte au sol ni
aux arbustes et une régularité mathématique primaire
organise les plantes entre elles.
Je perds connaissance.
Au réveil, je retrouve ma chambre d'hôpital, les bras
percés de tubes, des hématomes partout le corps. D'une
pression sur l'interrupteur j'appelle le médecin de
garde et sans lui laisser le temps du protocole lui
demande à voir mon fils. Comme si il s'y attendait je
n'ai pas à insister et il s'exécute, refermant la porte
aussi vite qu'il l'a ouverte.
Un nuage flotte derrière la fenêtre.
J'émerge d'un cauchemar terrible : mes enfants s'y
battaient pour survivre parmi les hommes et ne
trouvaient la force pour vivre, ne pouvaient exister,
qu'en employant de tout leur coeur une perversion
délicate : ils réduisaient leurs prochains,
les soumettaient, sous couvert de validité éthique. Un
déséquilibre atténuait leurs manquements à la morale
au point de les convertir en bonnes actions : on les
aurait félicités. Et toujours dans le rêve, loin de me
mettre à l'abri et de considérer ces enfants de
cauchemar incroyablement loin de moi, je m'en
approchais, attiré par des manoeuvres égotistes que je
savais aussi guider mes pas.
Depuis mon réveil ma vie tremble. Les larmes me
montent ; un bruit de porte.
Ne sois pas ridicule, sèche tes yeux,
comme mon fils s'installe dans le siège près du lit.
De toutes nos manoeuvres, ce sera donc la destruction
de ton jardin qui t'aura fait réagir ?
Est-il trop tôt ou as-tu déjà compris que la vie est
courte et que bientôt tu vas mourir dans l'oubli, sans
avoir une seule fois même essayé de faire part de tes
sentiments poétiques à tes propres enfants ? Ta vie n'a
aucun sens ! Il n'existe pas le poète génial qui s'est
toujours tu. Si personne ne l'a entendu parler, c'est qu'il
n'a jamais existé.
Tu es bien poète, pourtant, avec ta morale légère et
ton univers naïf, à contempler le monde au naturel, en
animal, à apprécier toute chose avec une valeur égale,
à considérer l'art comme une chimère ou comme un
caractère universel, présent partout et tout le temps ;
mais à décréter la vie comme une gigantesque fresque
que toi seul aurais eu le génie de comprendre, tu as
perdu la seule chose qui aurait pu réellement te
combler : notre respect. Le respect de tes fruits.
Le dialogue toujours coupé n'est pas notre problème ;
tu aurais même mieux fait de ne jamais t'adresser à
nous plutôt que de nous parler en te considérant plus
profond et plus conscient, plus proche des choses, à te
croire différent. Elle a été là, ta guerre : la guerre du
sensible.
Rassure-toi, je suis venu te dire au revoir, en mon nom
et au nom d'Emmanuelle et de Lucie ; mais je ne te
laisserai pas seul dans ce brouillard.
Nous avons compris, tous bêtes que nous sommes, que
la critique ou la collection ne te correspondaient pas,
qu'elles étaient les émissaires d'un autre mode de
pensée ; nous savions depuis le landau que tu n'étais
pas artiste plastique, que tu n'étais pas artiste de tes
mains mais que, te laissant porter par la beauté du
monde, tu touchais à des niches splendides, dont tu ne
voulais simplement pas nous faire part, de peur peutêtre
de les perdre, de les voir, qui sait, s'évaporer.
Quelle ouverture, alors, que ton art ! Quel beau cadre
de porte !
Mais ce n'est pas parce que tu nous refusais l'accès à
ton monde, que nous ne pouvions le voir, que nous ne
pouvions le comprendre, tu oublies que nous sommes du
même sang : dans ta vision d'esthète tout à fait
personnelle, en dehors de l'art médiocre des musées et
loin des images écrites ou filmées, tu te posais en
victime, en homme simple et ignorant, traitant et lisant
d'égale manière la vie et le rêve, l'historien et le
romancier, le peintre, le photographe, le dieu et
l'architecte : l'analogie devenait le pinceau, le crayon
et la caméra et grâce à elle tu pouvais confondre sans
cesse le vice, le blasphème et le sacrement.
Tout cela évidement, tu préférais le voir comme te
tombant dessus, comme si tu n'avais rien choisi et que
tu avais été toi même conçu, sans qu'on te demande ton
avis, selon ces codes étranges. Tu t'es tapi au font d'une
grotte, caché dans une fausse naïveté – l'autre naïveté,
la sincère, elle, est belle – sans chercher à comprendre.
Il a fallu que tous les trois nous saccagions l'oeuvre
de la nature, un jardin laissé à l'abandon, que nous
admirions autant que toi ; à la différence que nous
savions pourquoi tu le vénérais, que tu ne le savais pas
toi-même : pour cette poésie qui grouille sous le subtil
voile du chaos.
Nous avons transformé ce que certains auraient vu
comme un terrain vague pour en faire ce que d'autres
nomment un jardin, mais il était infiniment plus pour
nous tous et toi compris : tu l'as prouvé en tombant.
Il était le témoin de ta conviction silencieuse, de cette
volonté par laquelle tu t'étais tenu loin et toute ta vie,
des bêches et des râteaux. Tu as volontairement
délaissé ce jardin depuis ton enfance, sans même un
instant avoir cherché à comprendre pourquoi ; tu as cru
qu'en taisant tes sentiments tu n'influerais pas la
nature, que tu lui permettrais de conserver cette
virginité que tu apprécies tant.
Tu as fait de même avec nous ; et laisse moi te dire
que la nature n'en à rien à foutre de ton opinion ou de
ta poésie, elle suivra le chemin qu'il lui semble et
oeuvrera selon son goût bien après notre extinction.
À l'inverse de toi, je sais que nous prendrons un soin
immense à détailler à nos enfants les tenants de nos
pensées et qu'elles leurs plaisent où non, qu'ils aient au
moins le choix de nous écouter.
Quelle place veux-tu qu'il y ait dans ce monde, pour
un être supérieur qui resterait muet ?
Sans un autre mot mon fils quittait la pièce.
Les murs au papier peint pâle sont recouverts de feuilles de
papier ; presque un quadrillage. Sur ces feuilles, des dessins
et des notes, des photographies aussi, et des fleurs séchées.
Les feuilles flottent, la fenêtre est ouverte, et une mouche se
cogne sur la vitre ; elle ne parvient pas à sortir, l'ouverture
est grande, pourtant. Une feuille tombe, l'adhésif qui la
tenait au mur l'a lâchée ; et elle se cale entre deux autres qui
tiennent encore, en dessous, et s'installe de travers, pour la
nuit.
Assez ironiquement, je suis resté muet jusqu'à ce que
je comprenne, à en être convaincu, qu'il avait raison.
Peut-être également aidé par les potions justes qui
filaient par le cathéter, le mal dont m'accablaient les
médecins s'était évanoui.
La mémoire me revenait et avec elle la force de me
lever. Mon rétablissement officiel ne tarda que de
quelques piqûres et de nouveaux examens, de l'aval de
nouvelles analyses aussi, que les médecins
décryptèrent, perplexes.
Il y eut une longue réunion.
Je comprenais que la délibération avait été dictée par
le solide système de la médecine : si le psychanalysé
pouvait à son tour devenir psychanalyste et que la
guérison était le fruit de la culture de mon jardin, alors
j'hériterais de la responsabilité de la tenue du parc de
l'hôpital.
J'en ai ri, longtemps.

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LE GOÛT DE L'ASPIRINE
achevé à la fin de l'automne 2015